Œuvres sur papier. Benoît Decron – Les Cahiers Soulages 02 (extraits)

SOULAGES #2 (oeuvres sur papier cahiers soulages 2) copie_Page_01 

Les cahiers Soulages #2
192 pages, 21 x 22 cm.

Benoît Decron
conservateur en chef du patrimoine,
directeur des musées de Rodez agglomération.

 

Humbles et puissants, les papiers du peintre

 « Le brou de noix a une tonalité sombre et chaude, une sorte de puissance élémentaire qui me plaît. Il permet d’obtenir naturellement des transparences et des opacités avec une belle résonance. Cela me convenait d’autant mieux que c’est une matière banale et bon marché »

Pierre Soulages, 20091

 

Donaueschinger Musiktage 1964. Afffiche. Donation Pierre et Colette Soulages, musée Soulages, Rodez.

Donaueschinger Musiktage 1964. Afffiche. Donation Pierre et Colette Soulages, musée Soulages, Rodez.

La collection des peintures sur papier du musée Soulages (donation et prêts Pierre et Colette Soulages) commence par les brous de noix historiques de 1946 pour s’achever par un autre brou de noix mêlé à de l’encre de Chine de 2004, celui-là bien contemporain: le plus récent de l’ensemble considérable de cent-dix huit pièces. C’est dire l’attachement du peintre à cette technique, la continuité de sa pratique, mais également la force radicale qu’il lui confère : il suffit de voir l’étonnement des visiteurs face à ces « signes » sombres sur fond blanc, d’une ample et austère efficacité plastique. Soulages nous l’affirme en janvier 2011 à propos de son enfance ruthénoise : « L’évasion, je la trouvais chez les artisans, j’allais voir ce qu’ils faisaient2 ». Bien qu’il ait toujours clairement différencié le travail de l’artisan de celui du peintre, ce dernier achevant celui-ci par sa propre recherche, par l’intervention du hasard, Soulages aime les matériaux, les outils et les tournures de la main. Il appréciait les sombres effets du brou happant la lumière tout en la valorisant. Il l’a découvert chez l’ébéniste de la rue Combarel, la rue des artisans où son père tenait son atelier. Il se souvient d’avoir teinté avec du brou une boîte à clous en bois de sa fabrication. Il a raconté son impatience à peindre en 1947, dans son atelier de Courbevoie, avec ce matériau et des pinceaux de peintre en bâtiment. Il préparait le brou dans de grandes jarres pour lui donner du corps. Du brou de noix prêt à étendre sur le papier vierge, à éclaircir par le passage de la lame. Repoussant définitivement l’outillage traditionnel des peintres de chevalet, brosses en poil de soie et frêles pinceaux, tubes de peinture, en peignant il cherchait de l’épaisseur à dompter, de la puissance et de l’immédiateté. Tout s’accomplissait au même moment3. Le brou de noix, c’est un peu la ligne de départ.

 

 

UNE DONATION EXCEPTIONNELLE

Il s’agit ici de l’histoire avant le musée Soulages, avant 2005. On ne parlait pas encore d’un musée à Rodez, mais plus exactement d’un emplacement à trouver pour mettre en valeur les cartons préparatoires des vitraux de Conques. L’abbatiale attirait de plus en plus de visiteurs du fait de ces réalisations uniques, radicales, que sont ces cent-quatre verrières d’un verre translucide et non transparent. Pierre Soulages est l’artiste majeur, internationalement reconnu, originaire de Rodez que le maire d’alors, Marc Censi, essaie de séduire, de ramener dans sa ville. De fil en aiguille, après quelques rencontres, des discussions, l’hypothétique donation est étendue à l’œuvre imprimé (eaux-fortes, lithographies, sérigraphies, papiers formés), puis aux peintures sur papier qui constituent pour Soulages la base du développement de sa peinture à l’huile. Une pierre angulaire. La suite de l’histoire, celle d’un peintre qui s’est laissé convaincre, touche alors au projet à mettre en place par un conservateur, au choix des architectes, les Catalans de RCR, à la construction, puis à l’inauguration du musée Soulages le 30 mai 2014 par le président de la République François Hollande, accueilli par le président de la communauté d’agglomération du Grand Rodez, Christian Teyssèdre. Le musée Soulages devenait alors un établissement complet, avec un choix chronologique et solide de peintures sur toile, des premières années aux derniers Outrenoir, grâce à la générosité de Pierre et Colette Soulages.

Dans un ouvrage volumineux sur les papiers du musée publié en 2014, concernant ce fonds spécifique, Pierre Encrevé insiste longuement sur la découverte que fut pour lui cet ensemble de peintures sur papier dont une infime partie avait été présentée au grand public. Il s’agissait de sélectionner les cent papiers qui iraient à Rodez… Quatre-vingt sept papiers de 1946 à 1956, dont trente brous de noix. Le choix du peintre s’était porté sur des œuvres anciennes, mais également sur celles faisant la part belle à la technique, car le musée de Rodez entre vitraux, estampes, bronzes et peintures doit exprimer la genèse de ces œuvres, donc exposer de la technique

« Pour ce qui me concerne, visiteur assidu de l’atelier depuis maintenant trente-cinq ans, me trouver brutalement en tête à tête avec une quantité considérable de papiers “vieux” de plus de soixante ans et pourtant absolument “jeunes”, neufs, et d’une indiscutable “modernité”, sortant de leurs classeurs ou tiroirs, le papier blanc souvent intact, dans la plénitude de sa lumière, sur lequel joue la couleur sombre et chaude du brou de noix ou la profondeur du noir de velours des gouaches, a produit sur moi un bouleversement émotionnel qui me renvoyait en intensité à ma première rencontre avec une œuvre de Sou-lages, dans mon adolescence » s’enthousiasme Pierre Encrevé qui relève dans ces feuilles inconnues, plus loin, l’ADN des tracés pariétaux de la grotte de Font-de-Gaume.

Peindre sur du papier exige de la vitesse, de ne pas revenir en arrière, de bien connaître les humeurs, la fluidité et les résistances des matériaux. Si Soulages a pratiquement toujours pratiqué la peinture sur papier – excepté entre 1969 et 1971, 1987, 1993 et 2002- c’est qu’il en ressentait une nécessité impérieuse, celle-ci croisant çà et là la pratique de l’huile, puis de l’acrylique sur toile. Il apparaît clairement que les premières expositions collectives, étonnamment hétérogènes , les publications littéraires et artistiques, mêlent parfois les œuvres sur toile et sur papier de Soulages ou choisissent les unes ou les autres. Sans souci d’exhaustivité, relevons: Contemporary Drawings for 12 Countries 1945-1952 (Art Institute of Chicago, 1952), Divergences -Nouvelle Situation de Roger van Gindertael (Galerie Arnaud, 1954), Pittsburgh International 1955, la Tour de Feu n°51-1956 (l’Infiguré)… jusqu’aux couvertures cartonnées de couleur différente de la revue de Lausanne Pour L’Art qui reprenait le tracé dynamique, le signe vertical, d’une peinture sur papier de 1948. Cette peinture sur papier était de l’expédition des musées allemands. Le directeur de la collection, René Berger, était sémiologue.

 

 

FIL ROUGE

La rugosité visuelle des brous de noix singularise une part importante de la donation des papiers de Pierre et Colette Soulages. Dans le musée Soulages, on compte deux salles assombries pour présenter dans les conditions de conservation adéquates une sélection de cet ensemble. Les architectes catalans RCR ont ménagé au nord du bâtiment des espaces lumineux pour les peintures sur toile et au sud des salles plus obscures pour protéger les papiers, notamment l’œuvre imprimé (eaux-fortes, lithographies et sérigraphies). Ce cabinet des estampes propose les feuilles imprimées – sans marie-louise – dans une forêt de vitrines horizontales, proches du public, non loin des premières pein-tures sur papier, les brous essentiellement. Sur la base d’un même principe de conservation préventive, la dotation de la Fondation BNP Paribas a permis de placer toutes les peintures sur papier dans des cadres protecteurs, anti-reflets : cela procure une protection idéale aux œuvres pour partie marouflées, donc fragiles. Qu’elles l’aient été immédiatement par le peintre témoigne de la valeur qu’il leur accordait.

Le musée présente les toiles anciennes, historiques, de Soulages et de ce fait incarne le peintre avant la révélation de l’Outrenoir : de 1946 à 1971. Ces peintures sur toile sont capitales pour comprendre la nouveauté du travail de Soulages dans le direct après-guerre. Des Outrenoir sont également présents, de 1986 à 2014. Les peintures sur papier tirent donc comme un fil rouge significatif, de près en loin, au sein de cet ensemble monographique qui couvre de manière presque complète le parcours du peintre. De près en loin, car ce tressage papiers/toiles n’est pas d’évidence la genèse du modèle, la preuve irréfutable de ce qui se retrouve et se reconnait dans l’un ou l’autre : du dessein à l’exécution. Pour Pierre Soulages n’existe d’ailleurs pas de préférence entre ses différentes pratiques artistiques, peinture sur toile, œuvre imprimé, vitraux, bronzes. Loin d’avoir une fonction d’accompagnement, ces papiers sont un univers en soi. On peut les voir ainsi.

Comme l’a souligné Pierre Encrevé, le musée à Rodez possède à lui seul près de six fois plus de peintures sur papier que toutes les collections publiques4. La présentation tournante de cet ensemble remarquable donne une référence absolue au public de notre musée, plus encore pique la curiosité pour qui croit connaître Soulages. Pour mémoire, lors de la rétrospective Soulages en 2009-2010 au Centre Pompidou, les commissaires, Alfred Pacquement et Pierre Encrevé ne retiennent que 21 peintures sur papier de 1946 à 1952, excluant de fait cinquante années de production.
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Yousuf Karsh, Pierre Soulages, 1965. Photographie noir et blanc. Tirage gélatino-argentique sur papier baryté. Tirage n°3/15. Donation Estrellita Karsh, 2015. N° inv.: 2015.1.1

Yousuf Karsh, Pierre Soulages, 1965. Photographie noir et blanc. Tirage gélatino-argentique sur papier baryté. Tirage n°3/15. Donation Estrellita Karsh, 2015. N° inv.: 2015.1.1

 

 

PEINTURE ABSTRAITE FRANÇAISE

En 1948, Pierre Soulages était sélectionné parmi des peintres pour représenter la France lors d’une exposition itinérante qui se tiendrait en Allemagne en 1948 et 1949 : Grosse Ausstellung französischer abstrakter Malerei (Grande exposition de peinture abstraite française). Cette manifestation faisant suite à la réception de 15 artistes allemands au Salon des Réalités Nouvelles, le commissaire, le docteur Ottomar Domnick avait choisi parmi différentes générations d’artistes français, en visitant des ateliers, dont celui de Soulages5. Ce dernier a toujours relevé l’importance de cette exposition qui lui permit de se faire connaître à l’international, mais également de clarifier sa démarche picturale. La critique allemande était alors active, avec Ottomar Domnick, pour l’actualité immédiate, ou Will Grohmann, pour des artistes expressionnistes notamment. En Allemagne s’était développée une peinture abstraite avec des peintres déjà connus tels Fritz Winter ou Willi Baumeister ou de relatifs nouveaux venus tels K.R.H. Sonderborg, Karl Otto Götz ou Emil Schumacher que le galeriste René Drouin ne manqua pas de faire découvrir en France lors d’une vaste rétrospective au Cercle Volney. L’exposition des Français dans les villes alle- mandes apporta du nouveau. Son catalogue, une modeste brochure, – les moyens manquent après la guerre – consacre quatre pages à Pierre Soulages dont deux reproductions de peintures, l’une sur toile et l’autre sur papier6. Les œuvres de Soulages, leur apparence sévère et élémentaire, firent une impression durable en Allemagne et au-delà : la proximité avec des abstraits géométriques reconnus, les piliers des Réalités Nouvelles, tels que Herbin, Del Marle ou Kupka, le démarquait définitivement de ce milieu ; seuls Hartung et Schneider partageaient un renouveau analogue au sien dans la peinture en France. Encore faut-il se souvenir que pour Soulages la simple définition « abstrait » ne signifiait rien. Une de ses peintures sur papier fut choisie pour l’affiche en noir et blanc de l’exposition, traitée et imprimée à l’identique ou en négatif ; l’effet d’équilibre noir/blanc ainsi obtenu montre s’il en est besoin que cette composition ramassée, massive, énigmatique rompt avec  le linéaire. Le catalogue indique 5 peintures sur toile et 6 dessins (n° 72-76, Zeichnungen). C’est donc qualifiées de dessins par les organisateurs que ces œuvres entrèrent dans le passim du peintre. On verra plus loin qu’il n’en est rien. Parmi ces papiers, un brou de noix de 1948 est reproduit: une composition verticale, comme un signe noir dressé, avec des branches comme pour former un chandelier, peint de larges passages de pinceaux qui ne font rien oublier de la matérialité du pigment rustique et de l’outil ; à sénestre, une large boucle de noir, désolidarisée de l’ensemble7. La forme se détache du fond, auto- nome et bien lisible. On sent immédiatement quelque chose de nouveau, d’impressionnant, non figuratif mais concret. Soulages a écrit dans le catalogue un court texte pour accompagner ses œuvres : « Une peinture est un tout organisé, un ensemble de formes (lignes, surfaces colorées…) sur lequel viennent se faire ou se défaire les sens qu’on lui prête… »8. Soulages se souvenait de la citation de Maurice Denis, mais y ajoutait des exigences supplémentaires. Le texte de 1948 est programmatique d’une cohérence sans faille de ses dires et de ses écrits jusqu’à nos jours…Sa peinture chasse toute anecdote, elle tient pour ce qu’elle montre.

Marie-Amélie zu Salm-Salm a relevé la fortune critique de Soulages auprès des critiques et des peintres allemands dans le catalogue du musée Picasso d’Antibes (2016). Karl Otto Götz affirmait : « J’admire cette spontanéité lente chez Soulages quand il applique des couleurs, ses larges barres picturales qui s’effacent sur les côtés » Cette spontanéité lente exprime la libre expansion des formes, mais aussi un défi au temps qui paraît immobile, dans tous les cas une composition débarrassée des scories du geste, de la linéarité autoritaire. En 1952, Pierre Soulages avait une exposition personnelle de ses peintures sur papier à la galerie d’Otto Stangl à Munich. La grande Gouache sur papier 99,9 x 72,7 cm 1951, très sculpturale, y figurait (p.94). Dès lors, la renommée de Soulages allait s’accroissant aux États-Unis, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Scandinavie.

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1948, affiche de l’exposition des peintres abstraits français dans la cour d’un musée. La photographie du brou de noix de Soulages est inversée.

1948, affiche de l’exposition des peintres abstraits français dans la cour d’un musée. La photographie du brou de noix de Soulages est inversée.


 

SOULAGES DESSINE-T-IL ?

 

[…]

 

SIMULTANÉITÉ, MYSTÈRE

 

[…]

 

FAIRE UNE TYPOLOGIE

 

[…]

 

POSTÉRITÉ DU BROU DE NOIX

 

[…]

Les peintures sur papier en sont la preuve vivante d’un univers sécant et parallèle à celui des peintures sur toile. Gageons que nous en découvrirons de nouvelles et que leur inventivité, leur liberté de ton et d’esprit, favorisera de nombreux itinéraires insoupçonnés dans le musée Soulages.

 


Ce texte de Benoît Decron a été publié en 2016 sous une forme simplifiée dans le catalogue du musée Picasso d’Antibes. L’article de Marie-Amélie zu Salm- Salm y figure aussi.


 
  1. Pierre Soulages. Noir Lumière. Entretiens avec Françoise Jaunin, La Bibliothèque des Arts, 2002, p. 89 ; réédition augmentée, Pierre Soulages. Entretiens avec Françoise Jaunin, La Bibliothèque des Arts, 2012, p. 72
  2. « Entretien avec Pierre Soulages », dans Combarel. 1919-1939, éditions du musée Fenaille, Rodez, 2013, pp. 130-135 ; p. 130. Entretien mené par Benoît
    Decron et Aurélien Pierre, le 28 janvier 2011 à Sète.
  3. Pierre Encrevé, Soulages. L’œuvre complet. Peintures, I. 1946-1959, Paris, éditions du Seuil, 1994, pp. 53-54.
  4. Pierre Encrevé, Soulages. Les papiers du musée, Paris, Gallimard, 2014.., pp.6-13. Il s’agit de la publication de l’ensemble de la donation des peintures sur papier qui constitue le fonds du musée Soulages,
  5. Catalogue de 40 pages assemblé par deux agrafes. Une couverture sérigraphiée. Voir la biographie de Camille Morando, dans Soulages, catalogue du Centre Pompidou, 2009, pp. 296- Les artistes sont Francis Bott, César Domela, Auguste Herbin, Jean Piaubert, Félix Del Marle, Hans Hartung, François Kupka, Gérard Schneider, Pierre Soulages, Jean Villeri ; les villes parcourues sont Stuttgart, Munich, Düsseldorf, Hanovre, Hambourg, Francfort, Freiburg.
  6. Brou de noix sur papier, 65 x 50 cm, 1947-4. Staatgalerie (Sammlung Domnick)
  7. Brou de noix sur papier 100 x 75 cm, 1948-4. Collection privée. Reproduit Encrevé 1994, 67.
  8. Pierre Soulages, Écrits et propos, Paris, éditions Hermann, 2009, « 1948 », p. 11. Édition établie par Jean- Michel Le Lannou.

 

 

SOULAGES, 1962. Michel Ragon, critique d’art (p. 170 à 175)

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Voir la fiche dans la bibliographie

 

 

 

 

 

Auteur(s) : Benoît Decron
Éditeur : Musée Soulages, Rodez. Parution : 01/11/2018
ISBN: 978-2-490432-01-1