|
Texte de Pierre Soulages
Dès le début j'ai été animé par la volonté
de servir cette architecture prestigieuse telle qu'elle est parvenue
jusqu'à nous, en respectant la pureté des lignes, des proportions,
les modulations des tons de la pierre, l'organisation de la lumière
inséparable de la vie de l'espace très particulier du bâtiment.
Mon désir fondamental a été de les donner à voir.
D'emblée, j'ai refusé d'imaginer des vitraux
avec des esquisses, gouache, lavis, aquarelle, etc… pour ne pas
lier la recherche à ce que propose un procédé pictural qu'on interpréte
ensuite avec du verre. J'ai alors décidé que je ne commencerai
à imaginer des formes, à créer des maquettes qu'après avoir obtenu
d'un matériau la lumière correspondant à ce que je souhaitais.
J'ai tenu à penser chacune des 104 ouvertures et organiser l'ensemble
avec le matériau qui servirait à produire.
Je désirais un verre incolore respectant la
lumière naturelle, translucide, mais non transparent. C'est ce
qui me paraissait convenir le mieux à l'espace propre à ce bâtiment
qui est conçu avec la lumière. Ne trouvant ce verre ni en France
ni à l'étranger, j'ai commencé des recherches au CIRVA et d'autres,
plus approfondies à St Gobain Recherche. Avec ces diverses aides,
de très nombreux essais et des contrôles sur place, à Conques,
et à des heures différentes, j'ai créé un nouveau matériau verrier
produisant la lumière diffuse que je souhaitais. Cette transmission
diffuse modulée provenant non d'un état de surface comme dans
le verre dépoli mais de la masse de la matière, c'est alors une
lumière prise dans le verre même. Ainsi les baies qui ne laissent
rien deviner du monde extérieur ne sont ni des trous ni des vides
et surtout ne rompant pas la continuité des murs , leur surface
apparaît émettrice de clarté. Cette lumière "transmutée" a la
qualité émotionnelle, l'intériorité que je recherchais, qualité
métaphysique en accord avec le caractère sacré de cette architecture.
Ce n'est qu'à ce moment et en fonction de ce
matériau enfin mis au point que j'ai dessiné des projets et les
cartons. En me laissant porter par l'espace du lieu j'ai choisi
des formes fluides tendues vers le haut, Formes différentes des
verticales rectilignes dominantes et s'opposant à la pesanteur
et l'opacité de la pierre des murs. Les "barlotières" (éléments
de serrurerie porteurs) font partie de l'organisation plastique
des formes de chaque baie, elles sont justifiées à la fois par
une nécessité constructive et par le rythme du dessin, ses continuités
et ses ruptures. Une même volonté m'a fait supprimer la bordure
habituelle des vitraux, redondance qui non seulement diminue la
surface de la baie mais nuit à la pureté de son dessin architectural.
La vue des vitraux depuis l'intérieur de l'abbatiale
est liée à celle de l'extérieur, l'une découlant de l'autre, selon
que la lumière naturelle est réfléchie ou transmise par le verre.
Elle se réfléchit d'autant plus que les opacités internes du verre
ont été voulues plus denses. Dans ce cas le vitrail prend au dehors
la couleur de la lumière naturelle: si celle-ci est bleutée, à
l'intérieur il manque du bleu et cela crée un ton chaud. Les différences
d'intensité lumineuse deviennent des différences chromatiques.
Les baies se nuancent différemment suivant les heures du jour,
marquant ainsi l'écoulement du temps.
Pierre Soulages
Texte de Pierre Soulages publié dans le
catalogue de l'exposition: de la passion à la résurrection,
à laquelle ont participé Buraglio, Dezeuze, Matisse, Nemours,
Rabinowitch, Raynaud, Sarkis, Soulages, Viallat.
Exposition organisée par Zia Mirabdolbaghi comprenant des
travaux préparatoires et des cartons de vitraux,
notamment pour les vitraux de Conques.
|