Pierre Soulages
(entretien avec Daniel Abadie)
Lors de l'exposition chez Facchetti, les Pollock présentés étaient d'une manière évidente assez figuratifs. J'avais déjà connaissance de sa peinture par une exposition de groupe à Paris. Peut-être était-ce "Véhémences Confrontées" chez Nina Dausset ? Personnellement pourtant je n'ai pas été surpris de ces nouveaux tableaux. C'est bien au contraire la surprise des camarades avec qui je parlais alors de cette exposition et qui ne comprenaient pas ce retour à la figuration qui me paraissait étonnante. Pour ma part, je considérais cette apparition de la figuration dans l'œuvre de Pollock comme une chose naturelle, incluse en quelque sorte dans la technique qu'il employait, dans cette manière de faire couler la couleur. On pourrait presque dire que la figuration en est la fatalité, car il ne faut pas oublier en effet que cette technique fut à son origine explorée par les surréalistes pour appeler des apparitions, faire surgir des images fantasmatiques.
Aucun procédé n'est innocent lorsqu'on le développe, et il me semblait donc normal que Pollock ait eu tôt ou tard à rencontrer des apparitions en utilisant une technique destinée à les faire naître. Il y a, en plus, le démon de la figuration toujours plus ou moins présent dans son œuvre : une figuration à la manière des Surréalistes et qui se situait entre Picasso et Masson.
Mais cela décevait les peintres abstraits de Paris. Eux ne s'intéressaient qu'à ce qui, dans une œuvre, paraissait abstrait, et l'apparition de figures était une déconvenue. D'autres artistes, ceux que l'on disait alors "non figuratifs" - Bazaine ou Manessier, par exemple - réalisaient en fait, avec une technique et des moyens picturaux complètement différents, des tableaux de lecture comparable. Il me semble qu'un peintre qui appelle son œuvre "L'homme au verre de vin" ou "Le promeneur dans la campagne" la vit de façon analogue à Kline appelant un tableau "Brooklyn Bridge". Cette attitude est, à vrai dire, foncièrement différente de celle que j'avais alors, vis-à-vis de la peinture, ne donnant pour titre à mes œuvres que leurs dimensions et leur date. Le rapport du tableau à son titre est important, car il marque la façon qu'a le peintre de le faire vivre, de le faire fonctionner. Ainsi, à travers des techniques différentes -plutôt héritées des Surréalistes pour les Américains, des structures cubistes et des couleurs impressionnistes pour ces peintres de l'École de Paris, s'établit une comparaison de fond.
S'il est intéressant d'insérer une œuvre dans un courant historique, ce qui compte c'est surtout de voir ce qu'elle a de spécifique, ce qui échappe justement à son contexte, à cette sorte de fatalité qu'on imagine après coup. Ce qui m'intéresse dans un tableau, c'est de voir comment un peintre échappe à son histoire et à sa culture pour apporter un élément nouveau, qui est en fait la marque de sa Liberté.
Pour Pollock, je crois que ce qui frappait le plus les peintres parisiens, c'était l'utilisation d'un médium direct –le Duco (que Picasso d'ailleurs avait employé)- sur de la toile crue, non préparée. C'est cela que l'on considérait comme remarquable – à remarquer. On peut toujours trouver les origines d'une technique, mais certains peintres en font une chose qui leur appartient, et leur nom s'associe tout à fait à cette technique. Le dripping, ce mot anglais pour une technique qui a été utilisée par d'autres que des Américains, fait image avec Pollock, est maintenant indissociable de son nom.
3 mars 1981
(in catalogue de l'exposition "Jackson Pollock", Centre Georges Pompidou, Paris, 1982)
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