La
commande à Pierre Soulages de l’œuvre mentionnée ci-dessus pour la Maison de la
Musique à Aarhus, tient à ce que le Danemark, dès les débuts de son parcours
d’artiste, avait adopté Soulages, un soutien qui fut d’une signification
inoubliable pour le jeune peintre.
Tout
avait commencé lorsque l’historien de l’art Haavard Rostrup s’était rendu à
Paris en 1949 pour préparer une grande exposition au Danemark sur ce que l’art
français contemporain produisait de meilleur. Au cours de ce séjour, Rostrup
vit par hasard la première exposition personnelle de Soulages. Il y passa
plusieurs fois – et fut finalement convaincu que ce jeune artiste inconnu
devait participer à l’exposition. Aussi Soulages fut-il pour la première fois
présenté au public danois, avec deux toiles, lors de cette importante
exposition, Couleurs vivantes,
que Rostrup organisa à Charlottenborg en 1950. Il y vint énormément de monde,
et notamment les jeunes artistes danois qui avaient soif de connaître la
nouvelle expression artistique française après les années d’enfermement de
l’occupation. Peu après l’ouverture, Mogens Andersen apprit qu’il s’y trouvait
des tableaux d’un jeune Français qui avaient certains points communs avec les
siens, et les deux artistes allaient ensuite développer une longue amitié.
L’année
suivante, en 1951, la deuxième exposition personnelle de Soulages eut lieu à la
galerie Børge Birch à Copenhague. À cette occasion, Soulages et sa femme
Colette séjournèrent pendant un mois au Danemark, où ils visitèrent entre
autres l’île de Bornholm. C’était leur premier voyage à l’étranger depuis la
guerre. Quasiment tous les tableaux de l’exposition furent vendus à des
particuliers. Le tout premier collectionneur qui fit l’acquisition d’une œuvre
de Soulages fut ainsi un médecin d’Aarhus.10 Pola Gauguin fit
dans Ekstrabladet l’éloge de l’exposition,
soulignant, au coeur du débat artistique de l’époque, combien celle-ci révélait
que “la peinture non-figurative n’était pas seulement un jeu gratuit sur la
forme et la couleur, mais ouvrait des voies pour l’évolution de l’art. À la
condition impérative, cependant, qu’elle ne se fige pas dans une belle forme
décorative, mais aspire à une tension rythmique, susceptible d’exprimer la vie
intérieure.”11
En
1963, Haavard Rostrup eut de nouveau la responsabilité de l’accrochage, ainsi
que d’un article de catalogue, lorsque “Foreningen Fransk Kunst”, l’Association
Art Français, organisa une grande exposition rétrospective sur Soulages,
réunissant environ cent de ses œuvres – bien avant que cela n’eût été fait en
France. Elle eut lieu dans les salles de peinture de la Ny Carlsberg Glyptotek
et présentait essentiellement des compositions sombres, à la lame, de grande
force et poids. On put lire dans Politiken : “La prestation de ce Français est de la pure
peinture. Ici matière, forme et couleur ne servent qu’à exprimer un vécu de
caractère purement visuel – ce qui ne signifie pas que sa peinture soit de
l’abstraction stérile. Grâce au contraste entre le lumineux et l’obscur, le
grand et le petit, le lourd et le léger, il maîtrise des effets particulièrement
à même d’influer sur notre esprit. Mais il nous force à faire le détour que
rend nécessaire le langage de la peinture.”12 Le monde est petit : le
fondateur d’Ordrupgaard, Wilhelm Hansen, fut en son temps une figure centrale
de l’Association Art Français, et Haavard Rostrup allait plus tard devenir le
conservateur d’Ordrupgaard. Rostrup resta d’ailleurs toute sa vie un ami de
Pierre et de Colette Soulages.
Dix
ans plus tard, une nouvelle exposition danoise consacrée à Soulages fit suite à
l’exposition de 1963, en réunissant vingt-quatre œuvres essentielles de la
période 1969-1972. Lars Rostrup Bøyesen présentait alors l’art international
dans la salle L’exposition de 1973 était dominée par des œuvres à deux couleurs
– noir-bleu, noir-ocre ou noir-blanc – par des immenses toiles horizontales
avec entre autres de vibrants développements de bleus, et par des toiles
claires aux grands signes noirs fluctuants. Une force monumentale – ou une
nouvelle simplicité et légèreté apparentes. Un critique souligna de façon
pertinente : “En apparence, ses peintures sont d’accès facile en raison de leur
simple effet décoratif, mais ce n’est qu’une apparence. En réalité, elles
possèdent une sorte de système de fusée à deux étages, le deuxième temps
révélant la tension et la nervosité intérieures qui en font un art émouvant.” 13
Dans Berlingske Tidende, on put lire
que Soulages n’avait “sans doute jamais bénéficié d’un accrochage aussi
réussi.” Aalborg avait à présent été doté du musée “sans doute le plus adapté
du monde à l’art pictural”, alors qu’à Copenhague “pendant près d’un
demi-siècle” on avait “réclamé de meilleures conditions d’exposition et de
meilleurs musées” – et l’exposition acclamée de Soulages dut ensuite être
montrée au public de la capitale à la mairie de Gentofte.14
En
1979, Soulages exposa de nouveau à la galerie Børge Birch, où Rostrup Bøyesen
fit l’acquisition d’un des trois reliefs en bronze de l’artiste pour le
Nordjyllands Kunstmuseum. En considération du nombre d’œuvres de Soulages qui
se trouvent dans des collections privées danoises, il est étonnant que si peu
d’entre elles aient trouvé le chemin des collections publiques du pays. Outre
le relief en bronze, on peut voir une peinture à l’huile et une gouache au
Statens Museum for Kunst et une lithographie à ‘Den Kongelige
Kobberstiksamling’.
Par
contre, sur une proposition de Mogens Andersen, le Danemark fit mettre en œuvre
en 1982 la commande pour le foyer de la Maison de la Musique d’Aarhus, de l’architecte
Johan Richter. L’œuvre se compose de trois fois cinq caisses de bois
quadrangulaires (113x113x10cm), peintes à la peinture acrylique et suspendues
en trois colonnes verticales par des câbles. L’œuvre a été réalisée
spécialement en fonction de la salle – les caisses de bois quadrangulaires
reflétant les nombreux quadrilatères de l’architecture, les trois colonnes
faisant écho aux nombreux piliers blancs, et une des couleurs utilisées, le
brun jaune, étant en harmonie avec les briques du bâtiment. La distance entre
les colonnes est soigneusement prise en compte dans la conception, de sorte que
l’espacement, inclus dans l’œuvre, est significatif.
Simultanément à l’inauguration de la
Maison de la Musique, en 1982, se déroula une grande rétrospective Soulages.
Réunissant (cinquante-quatre) œuvres, elle occupait entièrement le Kunstbygning
(Maison des Arts) d’Aarhus. Les textes du catalogue étaient écrits par Mogens
Andersen et Pierre Soulages. En même temps, Aarhus Kunstmuseum (Musée des
Beaux-Arts) présentait des œuvres d’autres artistes représentés à la Maison de
la Musique, Mogens Andersen, Richard Mogensen et Jean Arp. L’exposition
Soulages fut ensuite montrée au Kunstpavillonen à Esbjerg et finalement à
Charlottenborg à Copenhague, où les Danois avaient été initiés à Soulages en
1950. Elle reçut de nombreuses critiques élogieuses. Berlingske Tidende souligna la maîtrise de l’artiste :
“[…] le peintre a une telle foi en son intuition que sa confiance se transmet
au spectateur. Dans ses peintures, il affirme que tout, à une touche près, doit
être précisément comme ça et pas autrement. Dans son art, il nous parle avec
l’autorité de celui qui sait.”15 Le critique de Information fit ressortir que Soulages était
“une ancienne connaissance et un ami du Danemark”, “Le caractère à la fois
lourd et corporel de ses touches en appelle à nos propres notions sur
l’artisanat et l’honnêteté, et la poésie contenue dans le timbre profond de la
lumière parle directement à notre coeur.” L’exposition offrait une vaste vue
d’ensemble de l’œuvre et introduisait quelques-unes des nouvelles peintures
outrenoir. À distance, il est amusant de lire cette remarque : “Sur la question
de savoir si l’intérêt pour les effets de diverses structures de surface,
visible dans une série de peintures noires de ces dernières années, est porteur
d’autres valeurs que celles évidentes et décoratives, nous ne nous prononcerons
pas”.16 Une question
ouverte, donc – à laquelle on peut sans doute répondre aujourd’hui que ces
peintures-là, justement, provoquèrent la deuxième percée internationale de
Soulages comme artiste majeur de notre temps, en raison entre autres de sa
compréhension implicite de l’interactivité de l’œuvre.
Outre
les expositions mentionnées, Soulages a au cours des ans participé à une
quantité d’expositions collectives ou thématiques au Danemark, entre autres Les
Français, à la mairie de
Frederiksberg en 1958, Art étranger dans les collections danoises à Louisiana en 1964, Les Artistes
libres à Den Frie
Udstilling et à Nordjyllands Kunstmuseum en 1974, Paris-Copenhague à Den Frie Udstilling en 1981 et Relations
artistiques franco-danoises au XXe siècle à
Sophienholm en 1996.
La
précédente conservatrice d’Ordrupgaard, Hanne Finsen, avait rencontré Soulages
dans les années 1950 à Paris et, pour l’exposition qu’elle présenta au Statens
Museum for Kunst (dans l’ancienne annexe de Kastelsvej) en 1967, elle lui
accorda une place d’honneur dans l’intitulé même : Hommage à l’art français
de Courbet à Soulages. Lorsqu’elle
organisa une exposition sur Matisse en 1970, elle demanda à Soulages d’écrire
un texte pour le catalogue, texte qui donne également une clef pour l’art de
Soulages lui-même.
L’exposition
actuelle d’Ordrupgaard a le privilège d’avoir pu choisir librement dans soixante
années de production. Elle n’est pas conçue comme une rétrospective, elle n’est
pas non plus chronologique, mais tous les genres essentiels de Soulages y sont
malgré tout représentés.
L’exposition
d’Ordrupgaard a été créée spécialement pour la nouvelle salle des expositions
temporaires, avec ses hauteurs de plafond variées, ses angles obliques et ses
murs inclinés, et elle peut pratiquement être considérée comme une
installation. Soulages est particulièrement intéressé par l’architecture, et,
comme il le pratique souvent, il a conçu l’accrochage et le choix des œuvres à
partir d’une maquette de la salle.
Anne-Birgitte
Fonsmark se trouve ainsi être la troisième conservatrice d’Ordrupgaard à
contribuer à nouer des liens entre Soulages et notre pays en réunissant ses
œuvres dans ce qui est, au Danemark, le musée franco-danois par excellence. Et
Ordrupgaard peut enfin, grâce à sa nouvelle extension, proposer une exposition
sur Soulages, à peine un quart de siècle après la dernière qui ait eu lieu au Danemark.
NOTES
Soulages et le Danemark
10. Garde, C.F. : ‘Den
sorte farves mester’ (‘Le Maître de la couleur noire’), in : Aarhus
Stiftstidende, 4.7. 1982
11. Gauguin, Pola : ‘Den Franske
Kunstner Pierre Soulages’ (‘L’Artiste français Pierre Soulages’), in : Ekstrabladet, 27.8. 1951
12. Engelstoft, Bertel :
‘Une messe noire’, in : Politiken,
5.5. 1963
13. Bache, Renal :
‘Forskellige som nat og dag’ (‘Aussi différents que la nuit et le jour’), in : Aalborg
Stiftstidende, 25.2. 1973
14. Raae, Paul : ‘I
Aalborg forstår de at vise kunst’ (‘A Aalborg ils s’entendent à exposer de
l’art’), in : Berlingske Tidende,
7.3. 1973
15. Jespersen, Gunnar :
‘Les signes simples de Soulages’, in : Berlingske Tidende, 20.11. 198216. Sutton, Gertrud Købke : Op.cit