L'entrée en gravure de Pierre Soulages, en 1951, à l'Atelier Lacourière, n'a rien d'un acte tranquille, mais relève d'un risque, d'une aventure, voire d'un défi et d'une subversion. Le monde de l'estampe, en effet, est lourd d'axiomes, de contraintes obligées et de traditions peu ou prou incompatibles avec plusieurs exigences constitutives de l'identité de l'art de Pierre Soulages. L'artiste assembleur de masses, exorciste de la ligne, initiateur de formes autonomes, ne saurait prolonger quelque célébration du burin et des tracés ouvragés de dessins à images, ni se soumettre à l'impératif classique du rectangle de la plaque. Et comment un acte artistique qui, bondissant et rebondissant d'une totalité à l'autre, procède par engagement simultané de la forme, de la couleur et des matières, pourrait-il s'accorder à une technique dont les opérations - graver, encrer, imprimer... - sont forcément diverses et très décomposées ? Comment, enfin et corrélativement, un art passionné par le piégeage du temps, conduit par la dialectique vivante du hasard et de la décision, guetteur des fécondités éventuelles de l'accident et de l’imprévisible, pourrait-il s'ordonner à la temporalité, quasi inverse, d'une technique réglée par une stricte « chrono-logique » des opérations calculées - par une préméditation d'ingénieur ou une prévision d'artisan, par un schéma de développement ou de reproduction d'une œuvre trop préétablie dès le temps premier du croquis, de la gouache ou de la peinture ?
L'art vénérable de la gravure, ainsi inquiété par toutes ces relations tensorielles, subit nombre de secousses, de déstabilisations d'où s'engendre un chapitre nouveau de son histoire. Très vite, P. Soulages affranchit les plaques de cuivre de cette forme rectangulaire qui, jusqu'à l'estampe N°VII, intervenait encore dans ses productions. Il déchaîne les puissances mordantes et découpantes de l'acide, intensément attentif à leurs propositions de contours inédits qu'à la fois il laisse advenir et soumet à régulation. Au contour rectangulaire préalablement posé il substitue les découpes choisies de l'inconnu nées de ces interactions, de ces noces actives des offrandes du hasard de la corrosion et des brusques décisions du geste créateur. Ce même processus, qui réintroduit l'aventure au cœur de la technique de l'eau-forte, intervient à chaque instant du travail de la plaque dont l'artiste accentue et règle les tailles par morsures et remorsures, décide du paysage, énergiquement, à chaque moment de sa conduction du « dialogue ' du vernis et des initiatives de l'acide, de la protection et de la corrosion.
Aux degrés de creusement, d'érosion du cuivre, correspondent des degrés d'intensification du noir. Et P. Soulages - assoiffé comme un alchimiste du « noir plus noir que le noir » (nigrum nigrius nigro) qui a à voir avec la passion de la lumière - en vint, par accident d'abord, à percer la planche. Merveilleuse fécondité de l'accident : l'approfondissement extrême du noir s'inverse, lors de l'impression, dans le plein éclat du papier intact. Retournement, « comme » naissait, entre les barres d'encre de Chine posées sur papier blanc par Soulages enfant, une spécifique lumière de neige avivée, et « comme » une lumière singulière, émanée du noir intégral qui avait recouvert un jour toute la toile, fascinera plus tard Soulages peintre. P. Soulages enfin, transforme encore remarquablement l'art, la technique et la temporalité de la gravure par sa manière d'encrer, d'imprimer, de réaliser le tirage de l'épreuve au moyen d'une seule plaque et d'un seul passage de la presse, de telle sorte que tout - formes, contours, matières, couleurs - s'imprime et s'offre dans l'unité, la totalité et le « en même temps » qui écrase l'habituelle « chrono-logique » des opérations. P. Soulages libère la gravure de ses crampes et lui redonne pour centre de gravité, contre les conforts toujours menaçants de l'activité programmée et reproductrice, l'acte aventureux des instants décisifs créateurs. Il pourrait dire, avec R. Char : « Nous demandons à l'imprévisible de décevoir l'attendu.» Ses eaux-fortes alors mettent le langage au défi de les dire et décrire. On pouvait tenir discours sur quelques-uns des aspects, disruptifs, de leurs conditions de production mais, au-delà, comment formuler notre émotion de spectateur et de participation à ces présences belles aussi souveraines que laconiques, sinon dans le péril d'approximations langagières où nous perdre à notre tour ? Sous le livre d'études doit se risquer le carnet, privé, d'émotion. Entrouvrons-le, à peine et dans le désordre du feuilleter. Il y est question de ces œuvres qui, nées de la fusion créatrice de l'eau-forte et du sol agens, sont aussi jalousement indépendantes que profondément racinées au tissu d'univers. Il y est question d'une poétique de l'usure et de l'énergie ; de terres d'art aussi concises et mutiques que filons de granit ; de dépôts de foudre et d'épaves volcaniques ; de rupture, de cassures, d'éclats, de décisions coupantes, d'impeccable tranchant, de brisant ; du ronger et du résister, de la percée et de la morsure ; de lacs blancs purs sertis de désert, et de trouées fulgurantes advenues sur grands lambeaux cosmiques couleurs tuile ; de nuit infusée de sable, d'ocre jaune ou orangé, ou de braise et de minium ; et de sable, d'ocre jaune ou orangé, ou de braise et de minium, associés à plages de goudron ou tachetés et éraflés de nuit ; d'aiguillées de lumière comprimée et de larges rames de ténèbre déversées brusquement par l'acide coutelier ; de vignes sombres lavées de sable ; de terre cuite et de four démuré ; de lichens de soleil rouillé ; de découpes aléatoires, et incontestables, royales ; de blancheur cisaillée éclatante ; de pierres nues élimées tachées de bitume ; de boucles noires nettes, fermées ou rebiquantes, parfois écaillées d'anthracite, et nouées à leur arches vives d'air puissant et de craie cassée ; de ['entaille silencieuse, sauvegardée en retrait ou au-dessus du signe ; de l'étendage, des battoirs et des gongs du temps cloué... Il y est question, vierge de songes et devancière des mots, de la parution belle, interrogative, émouvante, réveillante et muette, de l'inconnu, maintenu tel, qui nous requiert.
Bruno Duborgel
p.23 & 24 du Catalogue exhaustif des eaux-fortes et des bronzes, publié à l’occasion de l’exposition à la Galerie d'Art, Espace 13, 14 janvier - 31 mars 1997, 21 bis, cours Mirabeau - Aix-en-Provence