Dans l'appartement de Pierre Soulages,
près du cimetière Montparnasse –c'est son ancien atelier.
Des murs blanchis, des fauteuils noirs, une table
"piégée" par le temps, des objets en étain,
un monolithe...
"Vous êtes né à Rodez, dans les
grands Causses du Massif Central, vous passez votre
enfance et votre adolescence...
S. : Pendant lesquelles je commence
à peindre dans l'ignorance de l'art contemporain.
C. : Vous faites des études secondaires
: vers 18 ans vous quittez pour la première fois votre
ville natale...
Lorsqu'on lit des études qui
vous ont été consacrées quelques notes reviennent
toujours : art romain (1),
arbre, noir...
(S. se lève, me montre au mur une grande toile carrée,
noir-brun-ocre récente.)
S. : Oui. Les couleurs que j'employais
étaient voisines de celles-là.
C. : Dès le début vous vous servez
d'une palette restreinte et vous utilisez le noir.
S. : Oui, le noir, une palette restreinte...
Mais une palette c'est une manière de comprendre la
couleur. Dès que j'ai commencé à peindre après la
guerre, à 25 ans, je préférais les couleurs assourdies,
non pas poussées à leur maximum d'intensité comme
chez les Fauves mais retenues (S. s'arrête.).
Vous savez un rouge rentré fait appel en nous à
tout autre chose qu'un rouge éclatant. C'est aussi
un désir d'intensité mais d'un autre ordre.
C. : On a insisté sur les arbres. Vous
m'avez dit que vos peintures d'enfant et d'adolescent
étaient surtout des arbres noirs. Cela me paraît une
manière un peu "littéraire" de considérer
la démarche d'un peintre.
Votre pays ce sont des paysages d'arbres
?
S. : Non, ce n'est pas caractéristique.
Je les aimais l'hiver sans feuilles : était-ce parce
qu'ils étaient des prétextes à noir et blanc ? C'est
difficile à démêler. En tout cas, mes goûts étaient
loin des accords de couleurs impressionnistes.
C. : C'était hors de votre propos.
Je comprends qu'il y ait depuis vos premières toiles
une constante dans votre sensibilité.
Pouvez-vous retracer les principales étapes de votre
évolution ? Autrement dit puisqu'il ne semble pas
qu'il soit "naturel" de commencer par faire
de la peinture abstraite, comment en êtes-vous arrivé
à votre peinture d'aujourd'hui ?
S. : Naturel ? Instinctif ? Je ne
sais pas.
Mais tous ces paysages dont on est encore en train
de parler c'est mon enfance, c'étaient des travaux
d'étudiant au plus. Ils ont cessé à ma mobilisation,
à 20 ans : je n'y attache pas d'importance.
En 45, en reprenant contact, je suis passé à ma peinture
actuelle : ce sont là mes vrais débuts.
C. : Quelle a été la part des circonstances
historiques ?
S. : Après le nazisme et
la guerre que nous avons tous vécus, je ne me sentais
pas le goût des jeux, des expériences formelles, je
n'ai pas "fait" du cubisme, ni de l'art
abstrait géométrique... Les recherches de laboratoire
ne m'intéressaient pas. Mon chemin a été plus simple.
J'ai peint poussé par un besoin, une nécessité qui
passait avant ce genre d'exercices.
C. : Revenons à votre formation.
Vous allez à Paris étudier la peinture, mais bien
qu'admis à l'école des Beaux-Arts vous préférez travailler
seul et retournez à Rodez.
Je crois qu'il ne faut pas élever en critère votre
refus d'entrer aux Beaux-Arts ?
S. : Non, mais à l'époque il
me semblait qu'on n'y apprenait pas grand-chose sur
les techniques de la peinture et j'avais été effrayé
par la médiocrité et la prétention de ce qui s'y faisait.
C. : Durant votre séjour à Paris
vous voyez deux expositions, Cézanne et Picasso :
c'est pour vous la révélation de la peinture moderne.
Votre formation vous a-t-elle été utile ?
S. : J'ai copié des antiques,
analysé des tableaux : il n'y a rien à perdre à faire
cela et sans doute on y apprend à mieux voir, à comprendre
que derrière chaque style, il y a une manière d'être
dans le monde. Que, par exemple, avec une représentation
d'objets, l'art figuratif a pu être une fuite devant
le réel. Et par contre, quoi de plus figuratif que
le rêve du prisonnier qui a faim : dans le morceau
de pain frais qu'il désire et dont il manque, il y
a tout, la couleur, la forme, il y a même l'odeur...
C. : Vous habitiez une région
riche en art roman : l'abbatiale de Conques, le trésor...
S. : Son côté barbare m'impressionnait
; j'ai aussi participé à des fouilles archéologiques,
dolmens, grottes... J'étais plus attiré par la sincérité
de certains arts que par la virtuosité, la culture,
les prouesses techniques...
C. : Il y a un tel halo autour d'"abstrait"
que je voudrais savoir comment vous le comprenez,
et comment la critique s'en sert à votre égard ?
S. : On n'en finirait pas de
discuter sur ces mots : abstrait, non-figuratif, etc.
On m'a catalogué "abstrait". Ces étiquettes
créent des malentendus. On m'aurait classé "concret"
cela aurait peut-être moins dérangé. Il ne faut pas
attacher d'importance à ces dénominations. Les cubistes
ne peignent pas des cubes. N'allez pas chercher le
Littré : "abstrait" désigne maintenant les
peintures dans lesquelles on ne reconnaît pas d'objets.
C. : Mais tout art ne tend-il pas
à l'abstraction ? Je m'explique : pour Bonnard : d'année
en année il peint des visages de moins en moins particuliers,
de moins en moins des nuages et des intérieurs
ensoleillés pour de plus en plus un enchevêtrement
de soleil et de belles matières. Revenons-en aux arbres.
S. : Et finissons-en avec eux... Ce
qui m'intéressait c'était le dessin des branches,
leur mouvement dans l'espace. On a pu voir là le départ
de mes premières peintures abstraites. Si elles ont
une écriture qui en est voisine, c'est presque un
hasard. Mais des barreaux de prison (j'y pense puisque
je suis un accusé...) ou des barreaux de chaise auraient
pu me fournir le même point de départ...
Mes peintures abstraites montraient une expérience
du mouvement, un graphisme qui se donnait pour une
inscription des mouvements de la main : cette figuration
d'un mouvement me gênait. Plus qu'une anecdote figurative,
c'était une anecdote romantique : la ligne avec son
parcours semé de trémolos, d'élans ou de chutes proposaient
au spectateur de revivre les états d'âme dont elle
est une sorte d'enregistrement. J'ai rapidement abandonné
cette voie...
C. : Maïakovski disait qu'il
fallait réserver le lyrisme pour sa femme. Donc refus
de la description d'un mouvement. Même si les formes
et les couleurs s'imposent à vous, conséquences de
votre vie, vous n'avez pas le projet de les faire
éprouver par le spectateur.
S. : Le spectateur doit réagir
aux formes et aux couleurs mais il n'a pas à retrouver
les états d'âme du peintre. Les traces du pinceau
étaient là, non comme seule conséquence d'un geste
intéressant en lui-même, ni en fonction d'état d'âme
dont il pourrait témoigner, mais pour leurs qualités
picturales : j'entends par là pour leur surface (j'utilisais
toujours des pinceaux larges) pour leur forme, leur
matière. Pour l'espace créé par leurs relations avec
le fond et entre elles. Ces touches étaient là pour
tout ce que leurs qualités physionomiques comportent
de puissance expressive et de pouvoir poétique.
Vers 47, la continuité de la ligne disparaît, les
traces du pinceau sont groupées en une forme se livrant
d'un coup.
C. : Vos toiles d'abord avaient
alors en commun avec l'écriture chinoise l'immobilité.
En 1947 vous exposez pour la première fois au salon
des Surindépendants. Vos toiles, à contre-courant
de la peinture abstraite géométrique, très colorée
qui dominait au lendemain de la guerre sont tout de
suite remarquées.
Vers 1955, ces formes tendent à disparaître et ces
coups de brosse se juxtaposent. Vous avez écrit que
ce n'était pas la figuration ou son contraire qui
était au centre de votre démarche ; et qu'au récit
qui sous-entend la durée- succédait la poésie que
vous lui avez toujours préférée.
Pour moi, je comprends la peinture comme la lente
approche d'un schéma de la toile (dont nous ne connaissons
pas le vrai visage) préexistant en nous. Avec, initialement
une idée que la toile doit tuer peut-être à notre
corps défendant (et c'est là le drame) ; un fait plastique-ambiance
colorée, organisation, etc. Sans système. Je ne veux
pas parler d'arbitraire, mais il semble qu'il faille
commencer par quelque chose...
S. : Je me méfie beaucoup de
ces "schémas préexistants" dont vous parlez
: ils me paraissent correspondre à une conception
idéaliste de la peinture. Je ne travaille pas ainsi.
Je pars d'une première : cette proposition susceptible
de multiples développements, provoque un dialogue
et les choix successifs d'où naissent peu à peu la
poésie et la signification du tableau. Ces choix dépendent
et répondent d'une certaine manière d'être dans le
monde. Il n'y a pas de "schémas préexistants",
j'apprends ce que je cherche en peignant.
C. : Il ne s'agit pas d'un
modèle intérieur : ça, ça serait idéaliste ! Je comprends
la part du choix et de l'accident : le manque, la
coulée, etc., comme une "négation explosive"
qui fait tout redémarrer –même pour une peinture pré-sentie.
Je voudrais vous faire part de mes restrictions. Pour
éviter la gratuité, le dessèchement-le travail sur
nature, n'est-ce pas l'occasion d'affronter à de nouvelles
structures son subconscient pour le nourrir ?
S. : Ce n'est pas en fuyant des
pièges –la gratuité, la répétition ou d'autres- que
se font les œuvres. Dans sa démarche, un artiste authentique
se préoccupe de tout autre chose : à travers
son œuvre, dans un cheminement imprévu, avec toute
l'attention à la découverte que cela comporte, il
poursuit un art qui témoigne de sa manière d'être
dans le monde, d'une façon plus généreuse, et moins
scolaire.
... Et il ne s'agit pas d'affronter son subconscient
à de nouvelles structures, une œuvre valable en crée.
On ne se nourrit pas à l'occasion, de temps à autre,
avec une étude sur nature mais en vivant et pas seulement
avec les yeux et tous les jours à chaque minute.
C. : A défaut d'être représenté,
le monde doit être présent ; pour vous, comment s'établissent
les liens avec le réel ?
S. : Des liens avec le
réel ? Et comment ! J'espère bien que ma peinture
est présente dans le monde et moi qui l'ai faite et
vous qui la regardez !... Si le monde est présent
dans ma peinture, c'est précisément à cause d'elle,
et de vous et de moi, sous ce triple rapport.
C. : Pensez-vous que lorsque
la réalité y est, le tableau est fini ?
S. : Vous parlez d'un tableau
à remplir de réalité comme d'une cruche à remplir
d'eau...
C. : Je précise : réalité sous une
forme lisible ou non. Le tableau est fini lorsqu'il
y a rencontre entre les lignes et couleurs et le sentiment
que nous avons du réel. Même si le tableau semble
inachevé : les blancs (des dernières toiles de Cézanne).
Dans votre peinture il n'y a pas métaphore terme à
terme. Elle est homologue du réel.
J'ouvre une parenthèse : il ne faut pas considérer
Soulages paysagiste des villes industrielles (Pittsburg
palette). La peinture de Chardin n'est pas une nomenclature
: pêches, pipes, vases à boire... C'est une poétique,
reflet d'une sensibilité elle-même reflet des activités
intellectuelles du XVIIIème siècle, de la montée de
la bourgeoisie.
Il faut cerner ce réel. Je crois que ce n'est pas
seulement l'affirmation objective de nos présences
et des objets qui nous entourent. C'est notre sensibilité,
ce que nous pensons.
S. : Les structures économiques
et sociales, tout ce qui caractérise une époque.
C. : Quand Titov dit que l'espace
cosmique attend son poète, il faut entendre celui
qui témoignerait, selon son art, de l'esprit de découverte
qui a permis ces vols. Les mobiles doivent être les
mêmes. Pensez-vous qu'il y a une hiérarchie du réel.
Je veux dire au niveau de l'artiste ? Qu'il se pose
le problème de choisir la forme adéquate pour le traduire
?
S. : "Hiérarchie du réel"
? Comprends pas ! Le problème de choisir la forme
adéquate... Il n'y a pas de problème, il n'y a que
des solutions.
C. : Vous considérez-vous comme
un peintre réaliste ?
S. : Je ne comprends pas les
mots en "isme".
C. : Il est temps de se défaire
de leur confort ! Comment s'établit pour vous la communication
avec votre public ?
S. : Comment s'établit la communication
entre le musicien et son auditoire ?
C. : Moi non plus je ne considère
pas l'art comme un langage. Mais la communication
toile-spectateur, c'est autre chose qu'une appréciation
–jolie ou non- comme devant un objet. La définition
de Maurice Denis est incomplète. Couleurs et lignes
c'est le goût. Et c'est une part bien faible de la
joie esthétique et du rôle de l'art.
S. : Comment, vous, vous faites
de la peinture, pouvez-vous dire que les lignes et
les couleurs ce n'est que le goût !
Et d'ailleurs la définition de Maurice
Denis qui concernait la peinture figurative n'a rien
à voir avec notre propos.
C. : Je pense aux oiseaux de Braque.
Ils sont dans un espace tactile. Mais le signe de
l'oiseau signifie "air". Et je trouve que
c'est une grande invention poétique que d'avoir peint
ces oiseaux dans les "Ateliers".
Quand on entre dans une église romane on n'a pas envie
de faire de la culture physique. Une peinture abstraite
de qualité impose un "climat" avec participation
du spectateur.
S. : Non. Une œuvre valable,
ce n'est pas une musique de fond, un "climat"...
C'est beaucoup plus que ça. Picasso dit : "C'est
la même chose pour la peinture et pour la poésie,
les gens croient que la poésie, c'est comme la fumée
d'une cigarette –ils se trompent : c'est dur comme
du marbre ; on n'y peut pas planter un clou."
C. : Vous êtes très convaincant,
je reviens à "goût". Pour moi, comme pour
vous, Forme et Fond sont liés. Ils n'existent que
l'un par l'autre. Devant un intérieur de Matisse,
par l'effet des lignes et des couleurs se dégage une
certaine joie de vivre. Et c'était ce qu'il se proposait.
Je pense que l'artiste doit exprimer ce que le public
–d'une époque- ressent ou souhaite confusément. Pour
"climat"... le mot est mauvais. Je vous
ai fait définir ce qu'est le Formalisme ! La peinture
exprime la joie de vivre : des fleurs et des Odalisques
à travers deux guerres. Je voulais parler d'Affirmation
!
(dans l'atelier de la rue Galande. Très vaste : occupé
seulement pas les outils de travail. Vue sur la Seine
et Notre-Dame.)
C. : Il nous faut conclure je veux
que vous me répondiez. Pour moi, la peinture abstraite
n'est pas une rupture brutale avec ce qui l'a précédé
; mais peut-être est-ce pour beaucoup une peinture
de transition ?
S. : N'importe quelle période
peut être considérée comme une transition. Tout dépend
du mouvement qui lui succède. Pour l'instant, c'est
l'art figuratif des "déformateurs" qui fait
figure d'art de transition entre figuratifs et abstraits.
Ce n'est pas l'art abstrait.
C. : Déformateurs, oui. Désarticulation
de la forme –spécialement Picasso avec ses visages.
Destruction des vieux concepts. Vous sentez-vous solidaire
sinon d'une tradition, d'une sensibilité ?
S. : Il y a beaucoup de choses
que j'aime dans l'histoire de l'art, pas seulement
le lavis de C. Lorrain que je vous ai montré ni celui
de Rembrandt mais aussi comme je vous l'ai déjà dit
les peintures préhistoriques, Lascaux, Altamira, l'architecture
romane, etc.
C. : Mondrian et Klee sont contemporains
de Bonnard et Matisse. La valeur de leurs œuvres respectives
prouve la coexistence possible de deux expressions,
plutôt révèle le faux problème figuration – non figuration.
L'espace de Matisse et Kandinsky est celui de la peinture
du XXème siècle conséquent de la destruction de la
perspective commencée au XIXème siècle.
S. : L'espace de Matisse, de
Kandinsky leur appartient en propre : on ne peut les
rapprocher sous prétexte que leur espace échappe à
la perspective. Même pour des peintres qui y sont
fidèles comme Rubens et Vermeer, pensez-vous que la
perspective d'Alberti puisse les rapprocher et rendre
compte de la qualité propre de leur espace, de ce
qu'il a de singulier?
C. : Oui. Tous les deux appartiennent
à la peinture occidentale du XVème au XIXème siècle.
Je prends "espace" dans un sens général
et c'est pour eux un espace scénique : la perspective.
Ce qui se peignait au Japon était différent.
S. : Oui, mais vous confondez
deux choses : si en étudiant l'espace de Rubens et
de Vermeer vous ne rencontrez que l'espace scénique
: la perspective vous passez à côté de ce que
leur espace et leur peinture dont il fait partie,
ont d'intéressant. On pourrait parler aussi bien de
n'importe quel mauvais peintre ayant utilisé la perspective.
C. : Peut-on considérer la
peinture abstraite comme un phénomène autonome et
est-il comparable aux grandes mutations de l'histoire
de la peinture ? C'est difficile.
S. : Considérer la peinture abstraite
comme un phénomène autonome je ne vois pas bien ce
que cela veut dire. Je ne sais pas si cette "mutation"
est comparable aux autres mais je crois que nous vivons
une grande époque de peinture.
Notes
1-
NDLR: erreur typographique de l'édition originale,
il s'agit bien entendu de l'art roman.