Pierre Soulages photographié dans son atelier de la rue Galande par le Japonais Shotaro Akiyama en mars 1960

 

Quatorze photographies de Shotaro Akiyama (1920-2003) sont sélectionnées, tirées et agrandies à partir d’un jeu de six planches contact. Rares, elles n’avaient jamais été tirées ni publiées. Le fonds Shotaro Akiyama est géré par ses ayants droits familiaux, Masato et Noriko Ueno, cette dernière fille de Shotaro Akiyama, Keisuke Akiyama, son petit-fils, ainsi que par Nahoko Kambayashi, conservatrice au musée Hamaguchi Yozo de Tokyo. Akiyama dispose d’un musée-galerie dans cette ville, dans le quartier Minami-Aoyama, depuis 2007, aménagé dans son ancien atelier. Selon les vœux du photographe ses négatifs, photographies et la documentation diverse sont ici rassemblés, un choix de ses images présenté par roulements.

Ces tirages d’Akiyama sont sélectionnés pour le musée Soulages qui dispose déjà depuis 2011 du don Fritz Pitz et, en suivant, l’enrichissement d’un ensemble de photographies remarquables : Michel et Jean Dieuzaide, Derek Hudson, Denis Roche, Yousuf Karsh, Marc Riboud, Agnès Varda, Vincent Cunillére, Eliott Erwitt, Renaud Montfourny… Le musée possède aussi des séries de photographies, celles de Catherine Valogne et de Pierre Descargues, 1957 et 1967, de Claude Gassian, 2009. Ces séries paradigmatiques, au-delà de la documentation, constituent l’histoire du peintre et celle de l’œuvre dans son creuset, de Michel Sima à Jean-Marie del Moral, de Denise Colomb à Izis (Israelis Bidermanas), pour ne citer que quelques exemples. Les portraits et vues d’atelier nous éclairent sur la manière dont le peintre se donne à voir. En 1958 Soulages avait accueilli le photographe Tetsuo Abe dans son atelier, le recherché Izis qui œuvra en 1960 pour la galerie de France.

Shotaro Akiyama est un photographe japonais qui fit des prises de vue le matin du 15 mars 1960 dans l’atelier parisien de Pierre Soulages, situé rue Galande (depuis 1957). Il tint un journal précis de cette visite : il était accompagné de personnalités japonaises : Hiroichi Tagawa, éditeur  de Bungeishunjû — une institution qui existait depuis 1923, un mensuel pour intellectuels alors  consacré aux arts et aux lettres —, Jun’ichi Dobashi (1910-1975), peintre japonais abstrait installé à Paris de 1953 à 1969 et  Kinhide (Kimihide) Tokudaiji (1919- ? ), aristocrate et critique d’art, lié au personnage central qu’était Shojiro Ishibashi dont la famille créa le musée d’art ancien et moderne Bridgestone à Tokyo. Tokudaiji fut une sommité dans le domaine culturel, un proche du romancier et dramaturge Kôbo Abe (1924-1993). Un quatrième personnage, assistant à la présentation des œuvres, visible sur les clichés, n’est pas identifié à ce jour.

Pierre et Colette Soulages avaient été au Japon en 1958 et rencontrèrent Mr et Mme Ishibashi, avec des peintres calligraphes (dont Shiryu Morita) et des historiens d’art. Le 15 mars 1960 cet aréopage de spécialistes rendait donc visite à Pierre Soulages. C’est dire l’importance de l’événement pour la reconnaissance du peintre.

À cette époque, la fin des 50’ et début des 60’ bon nombre de peintres japonais travaillaient et vivaient à Paris : Soulages en connaissait quelques-uns, dont Sugai, Domoto, Matsutani, Imai. Quand il vint en 1958 à Tokyo, il y avait déjà exposé depuis 1952, puis dans différentes villes. : un accrochage collectif d’artistes occidentaux. Le peintre jouissait d’une grande notoriété au Pays du Soleil Levant qui lui décerna un Prix. Le Japon est avec l’Allemagne et les États-Unis, le pays où ses peintures sont les plus répandues, dans les musées et les collections privées.

De cette visite de 1960, nous restent des images alignées sur 6 planches contact (35 mm, 24 x 36). La majorité d’entre elles ne furent pas exploitées, sauf un portrait en pied de Soulages dans son atelier : en 1963 l’éditeur Bungei Shunjû Shinsha publiait un portrait de lui, l’un des 18 clichés de la sélection de Rodez, dans le recueil Femmes. Hommes. Europe. Ce livre luxueux essentiellement en noir et blanc, alternait les portraits de jeunes filles, les nus, les figures de mode, les portraits d’acteurs et d’artistes, des vues d’atelier en France et en Italie, des paysages et des compositions florales. C’était un panorama complet de l’esthétique d’Akiyama. Les clichés de 1960 se succèdent sous la forme d’un reportage original, la visite d’un atelier de peintre : portraits, situations de présentation de peintures, tables, outils et chevalets. Soulages, tout de sombre vêtu, posant ou non, avec ses œuvres dans son environnement. Il y a du mouvement, de la vie. Des moments de détente aussi, Soulages en conversation dans son fauteuil en rotin. Le photographe Akiyama a saisi une certaine dramaturgie à cette rencontre, même avec le caractère spontané de la séance. On voit Soulages présentant son travail à des invités attentifs. La photographie en présence de Colette Soulages, avec un assistant français, est rare. La quantité importante des photographies, 6 bobines développées, permet de suivre une histoire cohérente, une accroche narrative. Soulages tombera la veste lors de cette matinée, la rencontre devant plus détendue.

Akiyama saisit Soulages de dos face au mur, y accrochant une grande toile : la haute taille de l’artiste, l’amplitude des bras en croix fait corps avec la peinture. Plus tard, le romancier Roger Vailland, l’immortalisera dans un article remarqué, dans l’Œil, « Comment Soulages travaille » : les allées et venues vers la toile en chantier, l’enlèvement et l’ajout de matière picturale et le rapport physique à l’œuvre… Le corps du peintre appartient à la démonstration. Dans les photographies d’Akiyama nous reconnaissons les huiles suivantes : Peinture 162 x 114 cm 27 août 1958 (au musée Soulages, Rodez), Peinture 195 x 130 cm, 21 novembre 1959, Peinture 162 x 114 cm, 28 décembre 1959 (au musée Fabre, Montpellier), Peinture 65 x 50 cm, 12 février 1960. Shotaro Akiyama a photographié Soulages mimant l’action de la racle, tenue dans sa main. Parfois, ce dernier balaie de la main la surface picturale.

À Paris en 1960, Shotaro Akiyama photographiait l’actrice Françoise Arnoul, les sculpteurs César Baldaccini et Apel-les Fenosa, catalan devenu français, la peintre Suzanne Rodillon et… Pierre Soulages. Dans ce contexte de captation du milieu artistique parisien, sous réserve de recherches à venir avec la famille, nous notons des figures artistiques familières aux Japonais. Au sortir de la guerre, les artistes et intellectuels furent très actifs, Gutai, Bokujinkai, l’éclectique Tarô Okamoto et son invention du design, etc.

À Rome Akiyama surprenait le sculpteur et décorateur Pericle Fazzini dans son atelier. Pour le photographe ce qu’il nommait ses Quatre mois à Paris représentait une période bénie de sa vie professionnelle : immergé par habitude dans les commandes commerciales, ses collaborations avec la grande presse, il renouait ici avec la liberté artistique, avec sa vocation première : pas de poses fastidieuses en studio, un choix de sujets inhabituel, en particulier des scènes de rue avec des personnages. Rien ne serait plus comme avant.

Shotaro Akiyama est un photographe de l’école réaliste japonaise, formé à l’industrie, aux prises de vues d’ikebana, aux portraits, aux canons de la mode… Le photographe reçut en cadeau son premier appareil-photo un Pearlette à l’âge de 13 ans. En 1951, après une activité de commande, il travaillait dans son studio tokyoïte.

Essentiellement pour des magazines variés : portraits raffinés dans la tradition des tirages d’estampes (le théâtre fait vendre…). Après avoir côtoyé le photographe pionnier Tadahiko Hayashi, Akiyama ouvrait un conséquent studio de prises de vue à Tokyo en 1955, agrandi en 1958. Hayashi refusait les portraits de femmes, pour, par exemple, les buraishi (les écrivains dits débauchés de l’après-guerre, avec des sujets du désœuvrement, de la violence), les métiers du commun. On doit à Shotaro Akiyima une galerie de célébrités, femmes et hommes, du monde littéraire, artistique, du cinéma et du théâtre, les vedettes de la chanson : Toshiro Mifune acteur, Yasushi Inoue écrivain, Ruriko Asaoka, actrice, Kyoko Kishida actrice, Churyo Sato, peintre, etc. Le public en raffolait. L’actrice Setsuko Hara, l’encourageait à la photographier en plein air, dans les jardins.

Akiyama se fit aussi connaître par d’élégants nus artistiques. Le nu de jeunes filles au Japon est un genre très prisé, entre tradition et modernité. Notre photographe choisissait exclusivement le noir et blanc, les nuances d’ombre et de lumière, propres à l’éclairage électrique : ce choix n’était pas forcément bien vu par ses commanditaires qui préfèrent la couleur, plus moderne. La firme Fuji commercialisait le film couleur dès 1948. Les photographies de Shotaro Akiyama sont popularisées par la presse grand public japonaise profuse et puissante, les magazines en premier lieu : Kindaieigasha Co, Shukan Senkei, Kageki, etc). Le pouvoir commercial et politique, la diffusion de la notoriété sous toutes ses formes, l’influence, de la presse dans le Japon moderne (journaux et magazines) étaient phénoménaux et le restent de nos jours : les couvertures de magazines, les photos et le contenu éditorial, pour des expositions, des fêtes rituelles, des prix artistiques ou littéraires, des salons…

En 1943, Shotaro publiait son premier ouvrage à compte d’auteur (150 copies), Kage (Ombres). Il s’agissait d’un hommage inspiré de la nouvelle de Junichiro Tanizaki, L’éloge de l’ombre : 38 clichés poétiques en noir et blanc, pris sur le vif, dans les maisons et en pleine nature, des humains (jeunes filles, enfants…) et des animaux (chats, cygnes, ours…). À la fin de sa vie, Akiyama revenait à la simplicité des temps primitifs, avec des compositions florales allusives très colorées, floutées ou décentrées, des compositions distinctes des règles de l’ikebana. Des livres et des expositions se succédèrent dont la dernière, posthume, au musée de la ville de Sakura. Les photographies de Shotaro Akiyama furent présentées en 2016 au sein du musée Hamagushi Yozo Yamasa, à Tokyo.

En conclusion, Shotaro Akiyama est un des photographes représentatifs japonais de l’après-guerre, dans le contexte particulier des commandes privées, actrices, chanteuses, jeunes filles, écrivains. La photographie était un art reconnu, admiré, qui possédait ses revues spécialisées, comme Camera Mainichi ou Asahi Camera, une société nationale décernant des prix.  Le style d’Akiyama s’émancipe de la pratique de l’artisan qu’il se vantait d’être avant tout, pour gagner de la liberté poétique. Ses portraits arrangés, doux -mélancoliques- ou graves selon le sujet, sont dénués de brutalité. Sa vision de la vie n’est pas aussi littérale, descriptive, que celle des photographes contemporains, reporters et documentaristes, tels Shigeishi Nagano (les Salarymen de Tokyo) et Takamasa Inamura (les Dancing Girls). Akiyama apparaitrait comme une figure intermédiaire, presque l’ainé des nouveaux photographes japonais qui transformaient la pratique (Eiko Hosoe, Ikko Narahara, Shomei Tomatsu…) qui avec leur agence VIVO (vie en espéranto) se libéraient des contraintes économiques pour une pratique dans le monde tel qu’il est, grand ouvert, et pour des expérimentations sociales comme techniques. Réunis sur le modèle d’agences françaises ou américaines, les photographes se firent photoreporters ou se consacrèrent à des séries purement spéculatives. La commande passait au second plan.

Benoît Decron
Le 30 décembre 2025

 


Pierre Soulages et Benoît Decron

L’œuvre de Pierre Soulages continue d’enrichir l’actualité. Le texte de Georges Duby, « L’Art du dénudement » sur les rapports de l’esthétique cistercienne à la peinture de Soulages est réédité avec une préface inédite de Benoît Decron, conservateur en chef du Patrimoine. On doit également à Benoît Decron « Pierre Soulages et l’Allemagne » dont le texte, issu de longues recherches, instruit la présence de l’artiste dans le contexte artistique d’après-guerre en Allemagne, il y analyse, en particulier, ses participations aux différentes Documenta de Kassel. Ces deux ouvrages, qui viennent de sortir, sont placés sous l’autorité de Benoît Decron qui a été le directeur du musée Soulages à Rodez pendant un peu plus de dix ans alors qu’il en avait suivi préalablement la mise en chantier auprès de Pierre et Colette Soulages et des architectes de l’agence catalane, RCR Arquitectes. Jeune retraité depuis le mois de janvier, Benoît Decron va dédier son temps libre aux exigences de la recherche et de l’écriture. Nous pouvons donc saluer le parcours qu’il a accompli dans les différents musées qu’il a dirigés, Langres, Sables d’Olonne… et se souvenir des belles expositions qu’il a montées spécifiquement pour le musée Soulages avec, entre autres, Le mouvement Gutaï, les artistes femmes et l’abstraction d’après-guerre, Cobra/Chaissac, Fernand Léger, Lucio Fontana, Geneviève Asse… et la toute dernière consacrée aux sculptures en céramique et en verre de Bernard Dejonghe.

Jacques Py,
critique d’art, commissaire indépendant

 


Les photos de Shotaro Akiyama