Pierre Soulages.
Dans l’intimité de l’œuvre et Entretiens.

2023-COUV-Nathalie-Reymond

« Ce que j’aime, disait Pierre Soulages, c’est sentir chez quelqu’un qui parle d’une œuvre, le plaisir qu’il a dans ce contact, et aussi ce qui provoque en lui le désir de revenir à cette œuvre et ce qui fait que, lorsqu’il la regarde, il éprouve encore un plaisir, un choc. »


4e de couverture
Le livre
« Ce que j’aime, disait Pierre Soulages, c’est sentir chez quelqu’un qui parle d’une œuvre, le plaisir qu’il a dans ce contact, et aussi ce qui provoque en lui le désir de revenir à cette œuvre et ce qui fait que, lorsqu’il la regarde, il éprouve encore un plaisir, un choc. »

C’est pourquoi je décris le choc éprouvé, le plaisir du contact visuel, la sensation d’aventure et de liberté que j’ai toujours éprouvés devant chacune des œuvres de Soulages. Et surtout, je relate la façon dont j’ai vécu devant Peinture 72,5 x 81 cm, 3 février 1996, un outrenoir que les Soulages m’ont prêté pendant deux mois. Dans la faible clarté de l’hiver, j’ai vu chaque jour «naître» cette peinture. Je l’ai vue s’éveiller, s’éclairer, révéler ses couleurs de mirage dans et sur le noir, ses vagues, ses plis, son poli et son grain, ses lentes métamorphoses. Je l’ai guettée. J’ai cru la surprendre, alors que c’était moi qui était prise au dépourvu.

72,5 x 81 cm, 3 février 1996

Peinture 72,5 x 81 cm, 3 février 1996

Et c’est ainsi, je crois, que j’ai compris un peu ce qui faisait la grandeur cachée, l’intensité, la profondeur intime de l’art de Pierre Soulages.

Les entretiens avec Soulages m’ont permis de saisir sa conception du travail et du plaisir qu’il avait d’en parler. Il s’agissait non d’enseigner comment peindre, mais d’expliquer son rapport aux matières, aux outils, aux techniques et son désir constant de les détourner, aux dimensions et aux qualités des surfaces, à l’espace d’exposition, à la lumière qui révèle les œuvres, à ce qui se passe entre la toile et lui, à l’attitude du spectateur face à ses peintures, ses gravures, ses vitraux.

Nathalie Reymond

L’auteure

Nathalie Reymond est Professeur des universités en Arts plastiques et Sciences de l’art. Commissaire d’exposition en France et à l’étranger, auteure de plusieurs ouvrages sur l’art dont Soulages La lumière et l’espace, (éditions Adam Biró, 1999). Elle a été membre du Haut conseil des musées de France de 2006 à 2012.

Ouvrage de 192 pages ; format 22 (h) × 17 cm.
53 illustrations dont 30 d’œuvres de Soulages.
Prix 30 euros

 


Avant-propos
 

L’intimité de l’œuvre « ce qui se trouve au plus obscur, au plus secret d’une peinture, c’est cela qui m’intéresse »‘ dit Pierre Soulages , et c’est cela qu’il faut essayer de saisir devant les peintures, les vitraux, les gravures de cet artiste singulier qui s’efforce inlassablement de fonder la réalité de son œuvre dans « le triple rapport qui s’établit entre la chose qu’elle est, le peintre qui l’a produite et celui qui la regarde. »2
L’intimité de l’œuvre est donc, pour Soulages, tout d’abord celle qu’il organise avec ses matériaux, lorsque entre ses mains la peinture « se fait ». Dans la solitude de son atelier, il en observe les commencements et les évènements successifs, en traque les surprises, en accepte ou non le résultat. C’est ainsi que s’établit, dans un dialogue silencieux et fécond, dans un échange absolument secret, l’élaboration de ses créations.
Mais pas seulement.
Les œuvres « se font » aussi sous le regard de ceux qui les observent. Marcel Duchamp le disait déjà en 1957 « L’artiste n’est pas le seul à accomplir l’acte de création car le spectateur établit le contact de l’œuvre avec le monde extérieur en déchiffrant et en interprétant ses qualités profondes et par là ajoute sa propre contribution au processus créatif. »3
Ainsi, les liens de proximité, d’intimité, qui s’établissent entre le spectateur, le déchiffreur, le « regardeur», cher à Duchamp,4 et les œuvres de Pierre Soulages, sont-ils, d’une certaine manière, nécessaires à leur existence.
Et ici, parmi les regardeurs, il y aurait une « regardeuse », celle qui regarde une œuvre de Soulages, qui la déchiffre, en interprète les qualités profondes et ainsi établit avec la chose très matérielle qu’est cette peinture-là, cette gravure, cet ensemble de vitraux, un contact particulier et fécond qu’elle s’efforce d’analyser, au fil des jours.

Quelques mots de l’artiste l’y encouragent « Ce que j’aime, c’est sentir chez quelqu’un qui parle d’une œuvre, le plaisir ou l’intérêt qu’il a dans ce contact, et aussi ce qui provoque en lui le désir de revenir à cette œuvre et ce qui fait que, lorsqu’il la revoit, il éprouve encore un plaisir, un choc. »5
Il y aurait donc celle qui « parle », qui raconte par écrit sa découverte d’une œuvre, le choc éprouvé, le plaisir du contact visuel, le moment où son œil peut « brouter la surface, l’absorber partie après partie » « comme un animal pâture une prairie »7
Ensuite, parce que selon Pierre Soulages « La peinture, ça se fréquente »8 il y aurait le plaisir de la regardeuse à revenir souvent vers une œuvre particulière, un autre jour, peut-être beaucoup plus tard, et de la retrouver se dressant toujours dans sa singularité, sa différence et sa poésie propre.
Il y aurait enfin, son plaisir d’en écrire, qui serait pour elle une manière de se construire une cohérence, une unité intime et ainsi de mieux comprendre pourquoi elle est si profondément touchée par les œuvres de Soulages.

Mais comment écrire à propos de ce que l’on admire sans dire « je » ? Et comment narrer l’histoire d’une rencontre singulière avec des œuvres qui, dans un livre, par nécessité, sont absentes ? Quelques photographies jamais ne les remplaceront. Ce sont au mieux des aide-mémoire, au pire de faux-amis elles n’ont pas la bonne dimension, pas le relief, pas la juste brillance, la précise matité, les exactes valeurs de clarté et d’obscurité, pas les variations que la lumière glissant sur les peintures révèle. Les œuvres photographiées sont nécessairement rétrécies, aplaties et figées.
Elles sont comme embaumées. Elles ne vivent plus.
Alors, pour essayer de les faire revivre malgré tout, la regardeuse qui écrit loin des œuvres doit accepter, sans fausse pudeur, sans nostalgie, d’être celle qui admire, vibre devant une peinture, une gravure, un vitrail de Soulages, celle qui se souvient des émotions, celle qui cherche inlassablement à retrouver la sensation d’aventure et de liberté que ces œuvres lui ont procurée. Elle doit retourner les voir dans les expositions et les musées, là où elles attendent de se réveiller sous le regard des spectateurs, afin d’établir avec elles un dialogue silencieux. Elle doit observer longuement les échanges qui se multiplient entre les différentes lumières du jour et la surface d’une œuvre précise et essayer de les décrire moment après moment. Elle doit tenter de « vivre » avec la peinture, de s’engager dans l’aventure de l’art et pour reprendre la délicieuse expression de Paul Klee, de faire « un petit voyage au pays de meilleure connaissance ».9

 
  1. Pierre Soulages : entretien avec Nathalie Reymond, septembre 1987
  2. Pierre Soulages entretien avec Bernard Ceysson, Soulages, 1979, 2e édition revue, 1996, Paris, Flammarion, p. 122-123.
  3. Marcel Duchamp intervention lors d’une réunion de la Fédération américaine des Arts à Huston (Texas) en avril 1957 in Duchamp du signe écrits, nouv. éd. rev. et augm., Flammarion, Collection « Champs » 1994, p. 247
  4. Marcel Duchamp affirme même que « ce sont les regardeurs qui font les tableaux » propos publiés dans Le surréalisme, même, 2, printemps 1957 p.143-147 sous le titre « Marcel Duchamp, vite ».
  5. Pierre Soulages « Un discours autour » : entretien avec Serge Fauchereau et Édouard Ruiz in « Aujourd’hui Nathalie Sarraute » Digraphe n° 32, mars 1984. Contient 5 encres de Soulages.
  6. Paul Klee « Esquisses pédagogiques » 1925, in Théorie de l’art moderne, éditions Gonthier, 1964, p. 96.
  7. Paul Klee « Credo du créateur » 1920, ibid., p. 38.
  8. Pierre Soulages Entretien de Sète (3 novembre 2021), p. 116 et suivantes.
  9. Paul Klee « Credo du créateur » 1920, ibid., p. 35.
 

 

Table des matières

  • Avant-propos – p.5
    • De belles rencontres
    • Automne 1974, Saint-Paul-de-Vence 18 novembre 1976, Saint-Étienne …..
    • Au début de l’hiver 1979, Centre Georges-Pompidou Printemps 1984, CNAP,
    • Paris Décembre 1992, Santiago du Chili 1er novembre 1993, Conques
  • L’accueil – p.20
    • La maison des Soulages à Sète
    • L’atelier
  • De grandes expositions – p.28
    • 1996, Soulages noir lumière, Musée d’art moderne de la Ville de Paris
    • Vendredi 26 mai 2000, Galerie Alice Pauli, Lausanne
    • 17 novembre 2000, Musée des Abattoirs, Toulouse
    • Mai 2001, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg
    • Mardi 13 octobre 2009, Centre Georges-Pompidou, Paris
    • Vendredi 30 octobre 2009, Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg
    • Vendredi 12 octobre 2012, Musée des beaux-arts de Lyon
    • Jeudi 24 octobre 2018, La Fondation Pierre Gianadda de Martigny
  • Des lieux uniques pour les œuvres – p 46
    • Les Salles Pierre Soulages au Musée Fabre de Montpellier
    • Le Musée Soulages à Rodez
      « La nuit se colore de rouille quand elle consent à nous entrouvrir les grilles de ses jardins »
    • Chronique d’un parcours-labyrinthe
    • Le Café Bras
  • Soulages et le Musée du Louvre – p.74
    • 1963, au Louvre avec Pierre Schneider
    • Avril 1990, dans le Cabinet des dessins
    • 2009, dans le Salon carré, à côté de La Bataille de San Romano
    • 10 décembre 2019
    • L’exposition Soulages au Louvre
  • Écrire devant une peinture de Soulages – p.89
    • Devant Peinture 72,5 x 81 cm, 3 février 1996 …
    • Les couleurs de lumière
  • Octobre 2022 – p.113
    • Mercredi 5 octobre 2022
    • Lundi 17 octobre 2022
    • Mardi 25 octobre 2022
  • Entretiens p.116
    • Entretien de Sète (17 18 octobre 1997)
    • Entretien de Paris (novembre 2009)
    • Petits entretiens de Sète
      (22-23 mars 2019)
      (2 juillet 2019) au téléphone
      26 septembre 2019
  • Ouvrages cités p.166
    • Livres; catalogues; articles; textes inédits
  • Index – p.170
    • Index des noms
    • Index des titres et ensembles d’œuvres de Pierre Soulages cités..
  • Repères biographiques – p.179
  • Table des illustrations – p. 184

 


Colloque avec Nathalie Reymond et Pierre Manuel au musée Paul Valéry à propos de l’ouvrage.

Auteur(s) : Reymond, Nathalie
Éditeur : Méridianes, collection Textes. Parution : 07/2023
ISBN: 978-2-493968-04-3