Exposition Pierre Soulages, gravures et estampes
Gravures de Pierre Soulages.
Les hasards de l'érosion
Pierre Soulages figure parmi les grands graveurs de son temps, Alors que nombre de ses collègues, après-guerre, réalisaient souvent des lithographies pour des livres d'artistes destinés aux bibliophiles et aux amateurs d'art, il commençait à gravir son pic d'exigence par la face la plus abrupte, celle des plus techniques, l'eau-forte. En 1951, encouragé par Hans Hartung, Soulages poussait les portes de l'atelier Roger Lacourière, un des meilleurs praticiens en taille douce de Paris, Celui-ci en compagnie de sa femme Madeleine, l'initia à l'eau-forte, Comme d'habitude, en peinture, Soulages cherchera sa technique, l’expérimentera, la polira : la plaque de matrice sera déchiquetée, découpée, trouée, éreintée et presque dissoute par l'action de l'acide, mais aussi par un vigoureux travail aux outils, aux ciseaux et à la pointe notamment. D'emblée, il inventait des formes indéfinissables, entre matières éloquentes et non figuration, des pointes et des golfes, des creux et des bosses, sur une plaque en cuivre à l'origine de format rectangulaire. Sa marque distinctive, son sceau : ce que Georges Duby nommera les hasards de l'érosion en 1974. Une eau-forte de Pierre Soulages nous ramène aux origines de l'art, c'est à dire à un passé immémorial, un au-delà de l'histoire : les peintures pariétales, les stèles gravées (à Rodez les statues menhirs auxquelles il rendait visite au musée Fenaille), les motifs incisés des dalles de pierre du Tassili... L'art au passé requiert chez Soulages, comme un impératif d'oubli. L'apparition de lignes et de formes, qu'il nomme constructions et non compositions, lui vient d'un regard attentif, de l'intérêt pour des manifestations anciennes, de visites et de découvertes. Le Louvre - pour l'histoire de l'art- et le Musée des Monuments Français - pour les copies des fresques romanes - étaient pour lui des lieux majeurs de dérives d’artistes : peu lui importaient l'érudition et les connaissances parfaites sur les œuvres qu'il admirait. Son chemin passait par un hasard plus ou moins contrôlé, par une expérience ouverte. "Ce que je fais m'apprend ce que je cherche" rappelait-il.
Nous avons parlé des eaux-fortes : Pierre Soulages a également pratiqué la lithographie, la sérigraphie, et même le papier formé, une impression à sec qui s'apparente au gaufrage. Le peintre appartenait à cette génération d'artistes vraiment passionnée par les bêtes à cornes (les presses) et attirée par l'aristocratie des ouvriers tireurs. Le musée Soulages, grâce à la libéralité de Pierre et Colette Soulages, dispose de plus de 130 impressions. Le peintre distinguait clairement l'estampe (lithographie et sérigraphie) de la gravure (eau-forte) : une impression à plat d'une part, l'accueil d'un dessin, et d'autre part un creusement pour recevoir l'encre. Nous adoptions ce terme générique et satisfaisant d’œuvre imprimé : pour autant, les papiers du musée Soulages sont présentés dans un cabinet des estampes, dans une atmosphère à l'éclairage précis, mais raréfié, sans marie-louise, au plus proche des visiteurs. L'estampe est un art d’égoïstes qui n'ont pas forcément besoin de vitrines et de cadres. Les amateurs se satisfont souvent de la consultation du contenu d'un carton à dessin (aimant la célèbre image d'Honoré Daumier L'amateur d'estampes qui fut une peinture interprétée en lithographie). A Rodez, le visiteur entretient une intimité avec l’œuvre. Soulages qui suivit le chantier du musée de A à Z avait un particulier intérêt à ce que nous présentions les techniques au plus simple. Les estampes du musée font l'objet de rotations dans cette salle : pour la bonne conservation, pour la variété de l'accrochage.
Pierre Soulages avait un intérêt soutenu pour la production de ses estampes qu'il hissait à hauteur de ses peintures. Elle s'échelonne de 1952, une eau-forte, à 2008, une sérigraphie. La seule technique qu'il n'eut pas le temps de pratiquer est la taille d'épargne, la xylographie. Rue des Trois Portes, à Paris dans les années 2000, il me disait qu'il voulait aménager un atelier en face de sa maison pour y pratiquer le bois gravé un art quasi primitif, celui des expressionnistes allemands... C'eût été un éventail à nul autre pareil.
Parler de Soulages, de ses influences et des peintres de son temps, revêt un caractère délicat, jamais satisfaisant. Le peintre s'avançait comme un homme radicalement indépendant : il n'appartint à aucun mouvement ni ne forma aucun autre artiste. Radical et indépendant ne signifie pas une totale indifférence à son milieu. Soulages qui exposa à Paris dès 1947 aux Surindépendants appartient à la mouvance des peintres non figuratifs, pour épingler une définition : toute sa vie, il repoussera le qualificatif de peinture abstraite et prendra la distance nécessaire avec l'École de Paris. Il mena sa barque avec ses convictions, son expérience (rappelons-le, sur deux siècles, avec l'Outrenoir).
Pour lui, nous risquerions pourtant quelques rapprochements avec les eaux-fortes d'Eduardo Chillida (1924-2002), utilisant pour une seule et même impression deux plaques gravées comme alignées , et de Pierre Courtin (1921-2012), remarquable buriniste qui associait aussi plusieurs plaques, mais à des fins figuratives, Soulages et Chillida - à la production plus tardive - ont cette semblable dilection au découpage, au contraste efficace entre le noir et le blanc (la réserve du papier), au brouillage de la matrice initiale par de la matière inégale. L'action de l'acide et du vernis, tient un peu de la loterie, sans doute. Nous croyons trouver la source du côté de Rembrandt et de Goya, aquafortistes virtuoses notamment. Pierre Soulages portait de l'intérêt au Docteur Faustus ou Savant dans un cabinet (1652) du Hollandais. Victor Hugo, dont Soulages admirait les lavis, écrivit une nouvelle d'après cette œuvre, faisant surgir ce qui les réunissait, une sourde lumière devenue insistante, sur une surface obscure d'un noir fluctuant.
Cet ensemble, une trentaine d'eaux-fortes, lithographies et sérigraphies provient du fonds du musée Soulages et de collections privées. Nous avons voulu témoigner de techniques générant des conséquences visuelles distinctes : les eaux-fortes enserrant le temps et l'espace, avec leurs moirures de vieux bronze ; les lithographies gardant la trace du pinceau, ces passages allusifs de la main séparant l'opacité de la lumière ; la sérigraphie dont l'exécution élémentaire et directe dégage le signe du fond (Soulages se méfiait du mot signe). On ne dira jamais assez ce que le temps était, par inertie ou concrétion, pour le peintre qui niait à la fois l'idée du sens et du langage
L'historien Georges Duby, grand ami de Soulages, décrivait en 1974 l'émotion ressentie devant les eaux-fortes. Il le faisait en médiéviste, soupesant les saisons et le moment présent, les métiers et la Nature, avec la poésie qui rend désirables les manifestations humaines venant de loin. L'art médiéval est un langage, avec ses conventions visuelles. Duby qui fut le premier à y adosser Soulages, parlait alors d’architectures nocturnes : "Immobilisées, maîtrisées, leurs assises s'établissent sur le rectangle de papier, non moins indifférentes apparemment, non moins secrètement soumises à la "loi du cadre" que ne le sont les couleurs sombres et translucides sur le rectangle blanc de la toile."
Benoît Decron
Conservateur en chef du patrimoine
Directeur du musée Soulages, Rodez (2009-2025)
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