Discrete Series. Pierrette Bloch

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SOMMAIRE

  • P. 4 AVANT-PROPOS
    Alfred Pacquement
  • P.8 L’AMIE DE TOUTE UNE VIE
    Pierre Soulages (texte ci-dessous)
  • P. 11 FORMES DE LA RÉPÉTITION
    David Quéré et Aurélie Voltz
  • P. 14 SÉRIES 1 ET 2
  • P. 37 LES ÉCRITURES DE PIERRETTE
    Benoît Decron
  • P. 40 SÉRIES 3, 4, 5, 6 ET 7
  • P. 86 LE LEGS PIERRETTE BLOCH
  • P. 89 HIER ET AUJOURD’HUI
    Pierrette Bloch
  • P. 100 LISTES DES ŒUVRES EXPOSÉES
  • P. 102 BIOGRAPHIE
  • P. 107 BIBLIOGRAPHIE
  • P. 111 MUSÉE SOULAGES ÉDITIONS

 

L’AMIE DE TOUTE UNE VIE

Je l’ai souvent raconté, c’est par l’intermédiaire du peintre Henri Goetz que j’ai rencontré Pierrette Bloch en 1949. J’avais connu Goetz peu de temps après mon arrivée à Paris, en 1946, et lui et Christine Boumeester, sa femme, avaient été parmi les premiers à s’intéresser à mon travail. Je les voyais souvent et quand Goetz m’a appelé pour me proposer de venir à l’atelier avec quelques-uns de ses élèves, j’ai naturellement accepté sa demande. Je me souviens qu’il avait précisé que ces jeunes gens souhaitaient vivement me rencontrer, mais que trop timides pour le faire, ils l’avaient poussé à me téléphoner.
Et quelques jours plus tard, en fin de matinée, j’ai donc reçu rue Schoelcher deux ou trois filles et un garçon chaperonnés par Goetz. Personne n’osait parler.
Alors c’est moi qui leur ai posé des questions, sur ce qu’ils faisaient, sur ce qui pouvait les intéresser, sur les peintures qu’ils aimaient, les galeries qu’ils fréquentaient.
Leurs réponses étaient évasives, mais l’une des jeunes filles, plus intrépide peut-être, me dit qu’elle avait vu la veille dans une galerie de la rue de Beaune une toile d’un peintre inconnu d’elle et qui l’avait frappée – peinture qu’elle me décrivit avec précision tout en spécifiant qu’elle était à gauche en entrant dans la galerie.
Nous fûmes évidemment aussi surpris qu’amusés quand nous comprîmes que cette peinture était de moi. La jeune fille était Pierrette.
Quand le groupe s’est retiré, je leur ai dit que si l’un ou l’une d’entre eux souhaitait revenir, je les recevrai avec plaisir – mais la seule qui le fit, ce fut elle.
Nous nous sommes donc revus, et une amitié a commencé à naître. Je suis pourtant resté longtemps sans rien voir de ce qu’elle faisait. Je me souviens surtout qu’elle se plaignait de ne pas avoir d’atelier, vivant encore chez ses parents, square de La Tour-Maubourg. Or, nous avions en haut de l’immeuble une chambre inoccupée et j’ai proposé à Pierrette de venir y travailler, si elle le souhaitait – ce qu’elle a fait presque aussitôt, s’y installant pour peindre, avec l’aide de son ami Jean, sans que cette proximité nouvelle ne la pousse davantage à me montrer son travail.
À nos rencontres fréquentes se sont ajoutés les nombreux voyages que nous avons faits ensemble, d’Istanbul à Iguazú en passant par Saint-Pétersbourg. Le premier dentre eux, imaginé par Pierrette dans ces années-là, fut une expédition en Traction Avant pour Conques, avec son amie Mila Gagarine. Je garde un souvenir vif de ce voyage. Même si je voyais l’abbatiale d’un œil moins analytique qu’aujourd’hui, leur faire découvrir Conques m’a aidé à prendre conscience de ce qui avait pu me toucher, enfant, dans ce lieu – et me toucher au point de décider de ma vie d’artiste.
Autour de 1954, Pierrette s’est installée rue Antoine Chantin, où elle disposait enfin de l’atelier de ses rêves. Nous étions alors, Colette et moi-même, devenus très proches d’elle – ce que nous n’avons jamais cessé d’être jusqu’à sa disparition. On se voyait toutes les semaines et si Pierrette parlait peu, elle écoutait beaucoup, en faisant parfois, presque en s’excusant, une remarque incisive et souvent drôle. Elle était secrète, l’est toujours restée, mais pourtant se confiait parfois, brusquement, racontant, à Colette ou à moi, quelque chose tiré de sa vie mais frappé du sceau du secret. Forte à sa manière, aimant la vie, intrépide, et fidèle à ses amis comme à ses goûts et à ses engagements, toujours.
Pierrette a cherché par tous les moyens à échapper à ce qui pouvait l’influencer.
Et c’est ce cheminement obstiné qui lui a permis de rencontrer les formes d’art qui lui correspondaient réellement, profondément, que ce soit dans les techniques classiques ou dans ses inventions les plus originales – au premier rang desquelles les lignes de crin, dont elle aimait le côté graphique, mais qui dépassaient les possibilités du papier pour devenir des sculptures d’un type inconnu. Nous avons également partagé la passion pour le noir, utilisé chez elle d’une façon indissociable du blanc, créant dans le papier des contrastes d’une très grande force, donnant au blanc un éclat presque sans équivalent. Dans ses dessins comme dans ses fils de crin, m’apparaît spécialement important le fait d’aboutir à une forme de continuité, de durée, avec le rapport particulier au temps qu’engendrent de telles œuvres.
Il y a de l’audace dans un travail aussi élémentaire et il y a de l’audace à l’avoir poursuivi sans relâche vers quelque chose que je trouve toujours plus personnel, toujours plus singulier. Certains l’ont dite tentée par l’effacement, mais je vois pour ma part, dans son évolution, une intensification de son art.
De tous les peintres qui m’ont été contemporains, au-delà de l’amitié, elle est la seule dont les choix majeurs, choix éthiques inséparables d’une esthétique, ont été véritablement proches des miens. Sa conception de l’œuvre d’art est parente de la mienne : ni image, ni langage, sans message indirect adressé par le biais d’un titre. Avec une détermination entière et sans relâche,
Pierrette Bloch a toute sa vie ouvert un chemin unique dont la force s’est peu à peu imposée à tous. Son œuvre, déjà reconnue grande, ne cessera de grandir : son temps commence !
Pierre Soulages
Sète, le 13 février 2018

Auteur(s) : Bloch, Pierrette - Decron, Benoît - Pacquement, Alfred - Quéré, David - Soulages, Pierre - Voltz, Aurélie
Éditeur : Musée SOulages, Rodez. Parution : 02/2024
ISBN: 978-2-490432-09-7