Les derniers Soulages. 2010-2022

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Pierre Soulages (1919-2022) a marqué durablement la scène internationale de l’art, tel un pont entre deux siècles de modernité.

Pour rendre hommage au peintre ruthénois au lendemain de sa disparition, survenue le 25 octobre 2022, le musée Soulages présente une rétrospective, aussi complète que possible, de sa dernière période de création, située entre la grande exposition du Centre Pompidou (2009-2010) et son ultime peinture réalisée dans l’atelier de Sète, datée 15 mai 2022.


 

Extraits du texte de Natalie Adamson « LA PEINTURE AU PRÉSENT » 

 

Toute sa vie, Pierre Soulages a souligné le rôle important et motivant que jouait le temps dans sa peinture. En 1963, il déclarait au philosophe Jean Grenier : « Le temps me paraît être une des préoccupations dont ma peinture témoigne ; c’est le temps qui me paraît être au centre de ma démarche de peintre, le temps et ses rapports avec l’espace. » En 1980, s’adressant à la critique Catherine Millet à propos de ses derniers tableaux, entièrement noirs, il exprimait cet intérêt pour le temps d’une manière à la fois précise et faussement simple : « Vous voyez, on emploie alors le verbe au passé, moi je préfère la peinture au présent. » Quelques années plus tard, il notait : « On y est prisonnier du présent. »
Comment comprendre cet emprisonnement ? Le présent peut apparaître en effet comme un régime carcéral. Pour reprendre les termes d’Emmanuel Levinas, il « est attaché et enchaîné à lui-même en tant que présent ». La description du présent comme prison pourrait signifier que le prisonnier est condamné à perpétuité à une existence intemporelle, coupée du passé et dénuée d’avenir. Dans cette interprétation, les peintures outrenoires de Soulages, totalement noires, spatialement indéterminées et en constante expansion – où le mot « outre » évoque un monde libéré des contraintes matérielles -, pourraient être considérées comme exprimant une vision de l’éternité.
Pour autant, enfermer cet œuvre dans la prison d’un présent intemporel serait méconnaître sa profondeur et sa densité temporelles. Loin d’être une expression de l’infinitude, le présent sur lequel insiste Soulages situe chaque tableau de son « œuvre » (l’œuvre de sa vie) dans un présent gonflé par la conscience du temps. Enchaîné à lui-même en tant que présent, le présent n’est ni vide, ni inconscient, mais entrelacé à la fois avec le passé et avec le futur, et dépendant d’eux. De plus, si l’emprisonnement est une condamnation à peindre au présent, c’est aussi un moment et un lieu paradoxalement libérateurs, car c’est une prison dont l’horizon s’ouvre sur le monde.

[…]

De même, pour l’artiste qui contemple le travail d’une longue vie tout en avançant vers l’avenir, son œuvre reste incomplet. Chaque tableau achevé n’est qu’un des possibles d’un œuvre sans fin, qui s’enrichit d’année en année, chaque toile renvoyant à la précédente et à sa place dans l’ensemble. Les œuvres, dit Merleau-Ponty, ne deviennent un « œuvre » que transformées « par l’interruption, toujours prématurée, du travail d’une vie ». Dans l’œuvre d’une vie et dans la pensée se trouve toujours ce qui n’est pas encore pensé et qui attend notre présent. Ancrées dans le temps historique, liées entre elles et raccordées à la perception du spectateur, les peintures de Soulages se situent simultanément dans le rythme enchaîné et dans les horizons ouverts du temps présent.

 
224 pages, ill., sous couverture illustrée, 215 x 280 mm, cartonné
 
Auteur(s) : Adamson, Natalie - Arnhold, Hermann - de Chassey, Éric - Decron, Benoît - Encrevé, Pierre - Meunier, Amandine - Morando, Camille - Pacquement, Alfred
Éditeur : Gallimard / Musée Soulages. Parution : 06/07/2023
ISBN: 9782073028198