Pierre Soulages. Une vie de peintre.Par Nathalie Reymond

21.6 cm × 14 cm, 200 pages
200 pages
Peindre, c’est donner du sens à la vie. À celle du peintre d’abord, puis, si c’est possible, à celle du regardeur.
Nathalie Reymond revient une nouvelle fois sur l’œuvre de Pierre Soulages, l’un des plus grands artistes de notre temps. Elle s’intéresse ici à ce que Soulages appelait sa « démarche de peintre » : sa façon unique de concevoir, de regarder le monde, de travailler la matière et de faire de chaque production une expérience de vie.
Tableaux, gravures, vitraux de Conques, tapisseries, maison de Sète… À travers toutes ses créations, Pierre Soulages a poursuivi la même exigence : chercher, tester, transformer. Pour lui, l’art n’était pas seulement une pratique, mais une manière d’habiter la société. Cet ouvrage invite à mieux comprendre l’homme derrière l’artiste, et cette conviction qui a guidé toute son œuvre : peindre, c’est donner du sens à l’existence.
Nathalie Reymond, professeure émérite de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en arts plastiques et sciences de l’art, est peintre, écrivaine, commissaire d’expositions et conférencière. Spécialiste de la production de Pierre Soulages, qu’elle connaissait personnellement depuis 1976, elle lui a consacré plusieurs ouvrages, dont Pierre Soulages : La lumière et l’espace – 1999 – et Pierre Soulages. Dans l’intimité de l’œuvre et Entretien – 2023 -.
Extrait
Prologue
Une démarche de peintre
En 1963, alors qu’il s’entretenait avec le philosophe Jean Grenier, Pierre Soulages avait esquissé en peu de mots ce qu’il nommait sa démarche de peintre1, c’est-à-dire la façon qu’il avait d’envisager ses différentes créations.
Pour lui, être peintre c’était aller au plus urgent, au plus nécessaire tout en reconnaissant qu’il restait fidèle aux goûts qu’il avait acquis dans son enfance ruthénoise : Les choses qui m’étaient fraternelles, la terre, le vieux bois, les pierres, le fer rouillé, toutes ces choses frustes m’ont sûrement marqué… / D’une autre manière c’est le temps qui me paraît être au centre de ma démarche de peintre, le temps et ses rapports avec l’espace… / L’espace et le temps sont les instruments de la poésie de la toile.2
La dernière fois que je l’ai vu, il m’avait dit3 : je peins d’abord pour moi, pour que ma vie soit possible. C’était une manière d’avouer qu’il vivait avant tout pour le plaisir de manipuler des matières, pour provoquer un dialogue silencieux et de choix successifs, et puis de laisser aller afin que se créent ces choses qui touchent et qu’il nomme ses peintures.
La texture des matières frustes, le battement des formes dans l’espace, la poésie des œuvres… On retrouve cela dans toutes les créations du peintre, que ce soit sa maison de Sète, les accrochages de ses peintures, les vitraux de Conques et même dans la façon qu’il avait de diriger les photographies de ses œuvres. C’est qu’il n’établissait aucune hiérarchie entre les différentes techniques…. / Toutes ont à ses yeux le même statut artistique, la même dignité d’ouvre parce que son engagement de créateur est aussi entier pour une petite gravure que pour un immense polyptyque sur quatre ou cinq panneaux de toile4 disait Pierre Encrevé. J’ajouterai que l’engagement créateur de Soulages était tout aussi entier pour ses gravures, ses vitraux, la construction de sa maison, ses œuvres sur papier ou sur toile et toutes les choses qui passaient entre ses mains.
Pierre Soulages était peintre : il regardait, touchait, goûtait, manipulait, inventait, vivait intensément parce qu’il était totalement peintre. L’ensemble de son œuvre en est la preuve manifeste.
Être peintre, pour lui, ce n’était pas seulement poser de la peinture sur une toile, c’était aller vers ce qu’il ne connai[ssai]t pas, par des chemins qu’il ignor[ait]5.
Ses œuvres, quelles qu’elles soient, étaient le résultat d’une expérience humaine totale, singulière et radicale. Il l’exprimait ainsi : Dans sa démarche, un artiste authentique [s’engage] dans un chemin imprévu, avec toute l’attention à la découverte que cela comporte, et poursuit un art qui témoigne de sa manière d’être dans le monde.6
Pour mieux comprendre cette manière d’être de l’artiste Soulages, il m’est arrivé de faire quelques détours concernant le mouvement dans ses peintures7, son goût des nourritures simples8, la création de ses tapisseries9, sa profonde générosité10, les tribulations d’une de ses œuvres dans divers ministères11, la lumière piégée au creux d’une céramique12, la qualité particulière des peintures sur papier13, l’ampleur d’un espace ouvert dans d’anciennes photographies14.
Ces intermèdes, ces apparentes digressions, ces sortes de points d’orgue sont aussi des hommages au génie singulier de Pierre Soulages, dont git le sens au mystère du cœur15.
Mais de quel temps est-elle, cette curiosité surprenante qu’il a dans tous les domaines? Cette manière non conventionnelle d’aborder toute chose? cette capacité particulière de poser les problèmes autrement ? /…/ L’ampleur, l’amplitude de son registre, son enracinement dans un auparavant non situé, me paraît être le chiffre de son œuvre plutôt que le noir choisi généralement comme symbole.
Pierrette Bloch.16
Conclusion
Pierre Soulages était un être exceptionnel.
C’était un artiste de génie, qui aimait fabriquer ses matières, utiliser des couleurs simples – le brou de noix, le noir d’ivoire, le blone de titane – les liants à l’enu à l’essence à l’huile, à l’acrylique, et se servait des brosses de peintre en bâtiment ou d’outils rudimentaires qu’il bricolait. Il aménageait ses demeures, ses ateliers, réorganisait les lieux où il exposait ses œuvres, inventait la façon de les présenter.
C’était aussi un bon vivant, qui appréciait de partager avec ses amis les nourritures sans apprêt et les vins du terroir, et pour qui peindre était un plaisir, une véritable aventure à tenter chaque jour.
Il disait : je peins d’abord pour moi; c’est pour que ma vie soit possible17 mais ce n’était pas tout à fait vrai car il était très sensible à l’intérêt que les autres portaient à ses œuvres et, disait même : je considère que ma peinture ne devient de l’art quà partir du moment où elle est vue, où elle est regardée par d’autre18. C’est pourquoi, même s’il considère que la peinture est au-delà des mots, ceux-ci : y amènent, mais ils restent sur les bords./… / Ce sont des béquilles qui permettent de faire un petit bout de chemin en direction de l’œuvre263 et il n’hésite pas à accorder, au fil des ans, de nombreux entretiens264.
C’était enfin un homme très généreux, qui était attentif aux autres et, parce qu’il aimait que certains d’entre eux puissent « fréquenter» quotidiennement ses œuvres, il leur en a fait don.
J’ai eu l’honneur et le bonheur de faire partie de ceux-là. Je lui en suis, ainsi qu’à son épouse, profondément reconnaissante.
- Pierre Soulages, Entretien avec Jean Grenier 1963, in Jean-Michel Le Lannou Pierre Soulages. Écrits et propos, Hermann 2009, p.35.
- Jean-Michel Le Lannou, opus cité, p. 33-34.
- Pierre Soulages à Nathalie Reymond le 5 octobre 2022 à Sète. Inédit.
- Pierre Encrevé Pierre Soulages peintre, Les cahiers Soulages 01 publié par le musée Soulages de Rodez, 2015, p.38.
- Pierre Soulages in Charles Juliet Entretien avec Pierre Soulages, L’Échoppe, 1990. p.20.
- Pierre Soulages, Procès à Soulages 1962, in Jean-Michel Le Lannou, opus cité, p.29.
- Des peintures à parcourir, » p. 27 et suivantes.
- « Soulages à table » p.39 et suivantes.
- « Les tapisseries » p.52 et suivantes
- « Une simple brique » p.62 et suivantes.
- « Les tribulations de Peinture 194×130 cm, 9 octobre 1957» p.88 et suivantes.
- « Le vase de Sèvres » p.103 et suivantes.
- « Les peintures sur papier » p.113 et suivantes.
- « Une photographie de Gustave Le Gray » p. 125 et suivantes.
- Stéphane Mallarmé, Conférence sur Villiers de L’Isle-Adam, janvier-février 1890, cité dans Charles Mauron, Mallarmé par lui-même, éditions du Seuil, 1964, p.7.
- Pierrette Bloch in Bronzes et peintures sur papier de Soulages, Galerie de France et FIAC, Paris, 1977. et suivantes.
- Pierre Soulages à Alain Bodot, Vers une pédagogie de la créativité, 1973, in Jean-Michel Le Lannou, opus cité, p. 41.
- Ibid. p.41.





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